Esplanade municipale d’Aidel
Le maire profite de la ferveur retrouvée de la foule pour grimper sur la scène, et saluer ses administrés. L’ovation faiblit, puis le silence revient. Sourire aux lèvres, Gabriel Juo aplatit d’une main ses cheveux grisonnants, puis entame son allocution, les pouces confortablement insérés dans sa ceinture.
— Mes chers amis. Nous sommes rassemblés aujourd’hui à la faveur de circonstances exceptionnelles. En tant que père, j’ai assisté avec une grande fierté à la nomination de ma fille, ainsi qu’à la démonstration de son talent.
Il se tourne un instant vers Ivan, la moustache étirée dans une grimace sardonique.
— Il faudra à l’avenir mieux former les auxiliaires. Un travail pour le moins approximatif. Si ma Selia n’était pas intervenue, quelqu’un aurait pu être blessé. Mais oublions les accrocs sans conséquence, car aujourd’hui s’ouvre un moment de fête ! Notre communauté a la joie et l’honneur de recevoir, ici même, sur notre splendide esplanade, des invités de marque !
Il savoure un instant l’effet produit par ses paroles, et désigne des deux mains les ambassadeurs de la capitale.
— Au nom de tous les Aidelois, j’accueille le légat Paul Nime, commissaire de la propagande dinexoise.
Le petit homme chauve à la toge bleue esquisse un salut de la tête, tandis que des murmures parcourent l’assistance.
— Venue de notre belle capitale Malai-Trémise également, mais le cœur à jamais aidelois, Mademoiselle Diane Sully. Ravi de vous revoir parmi nous. Bien que vous figuriez ici à titre privé, c’est l’amitié de la régente qui se manifeste par votre présence. Je vous souhaite la bienvenue à tous les deux !
— Amar Éric Galeo.
Interloqué, le maire se retourne vers le géant à la gauche de Diane.
— Excusez-moi, vous disiez…
— Amar Éric Galeo. Mon nom. Vous semblez l’ignorer, je vous l’apprends.
Amusé par l’intervention de son lieutenant, le légat Paul Nime précise, à l’attention de tous :
— Amar est mon conseiller à la sécurité, et accessoirement mon garde du corps.
Gabriel Juo se dandine d’un pied sur l’autre, les joues rougies par l’humiliation d’avoir été corrigé en public.
— Très bien, très bien. La bienvenue à vous aussi, cher monsieur. Commissaire Nime, si vous désirez prononcer quelques mots…
L’intéressé opine du chef, et grimpe avec une lenteur calculée sur l’estrade.
— Monsieur le maire, au nom de mes accompagnateurs et moi-même, je vous remercie pour votre accueil exemplaire. Soyez assuré que la régente sera mise au courant de votre prévenance à notre égard.
Le visage de Juo vire cette fois au cramoisi. Il incline la tête avec une joie non dissimulée pendant que l’ambassadeur reprend :
— Mesdames, Messieurs. Vous souhaitez, j’en ai conscience, rejoindre au plus tôt le buffet que l’on a dressé avec soin à votre attention. Je serai donc bref. Il y aura vingt et un ans cette année, le Séisme a bouleversé nos modes de vie. Les lignes de communication avec le pays des grisards se sont tues, et nos régions ont été abandonnées à leur sort par le gouvernement central chapéléen. La nature est devenue perverse, dangereuse. Tout nous a semblé perdu, jusqu’à ce qu’une femme se lève et prenne ses responsabilités. En fondant la nation dinexoise, notre bien-aimée régente, Olga Sully, nous a offert un toit ainsi qu’une identité commune. Bien que votre collectivité ait choisi de garder ses distances vis-à-vis des Panacéens, ces derniers nous ont conféré un avantage déterminant face à cet environnement hostile. Néanmoins, ne vous y trompez pas. C’est à l’unité dinexoise que nous devons notre sécurité. Votre loyauté et votre cohésion incarnent l’âme de ce pays, bien plus que la puissance panacéenne.
L’air grave, le légat déambule de long en large sur la scène, et dévisage un à un les membres de son auditoire.
— Sous peu, tous les chefs d’État du Naïm convergeront vers Malai-Trémise pour participer à un Symposium qui restera dans l’Histoire. Voilà sept ans que ce sommet n’a pas eu lieu. Il représente pour notre pays l’occasion tant attendue d’affermir sa position face à l’alliance perfide des Ajemuriens et des Lauriannais. Au même titre que la périgarde assure ici votre sécurité, soyez certains que le gouvernement de Malai-Trémise met tout en œuvre pour préserver notre autonomie, et travaille chaque jour d’arrache-pied à l’accroissement de notre influence à travers le continent. Prospérité à la périgarde, longue vie au Dinex. Je vous remercie.
D’un pas solennel, il retourne prendre sa place auprès de Diane, accompagné de quelques applaudissements polis. L’allocution du commissaire s’avère pleine d’ambiguïté. Là où tous attendaient un discours convenu et apolitique sur les bienfaits de la Discrète, le légat s’est livré à un vibrant plaidoyer nous rappelant la légitimité de la régente ainsi que notre allégeance à la capitale. Un tel message demeure mal perçu à Aidel, car notre communauté revendique un statut particulier au sein du Dinex. Au lendemain du Séisme, notre village avait été le seul de la péninsule à résister aux assauts de la corruption par ses propres moyens, quand le reste du territoire s’en était remis aux Panacéens pour assurer sa survie. Toute évocation de nos soi-disant bienfaiteurs éveille donc à coup sûr les suspicions. On ignore encore à ce jour d’où est venue cette armée de guerriers blancs. Ceux que l’on appelle en cachette les « sans-âmes » ont débarqué sur le continent l’année suivant le Séisme, porteurs d’un message de paix et d’assistance. En échange de leur appui militaire et technologique, ils ont exigé des gouvernements un accès complet aux données concernant les populations locales. Ils justifient cette démarche comme une mesure indispensable dans leur quête d’identification et de neutralisation du Clandestin, un personnage énigmatique qui serait, selon eux, responsable de l’état du monde. Les Panacéens assurent à qui veut l’entendre qu’une fois le Clandestin appréhendé, la nature retrouvera sa pureté originelle. Officiellement, ils utilisent les informations collectées pour tenter de le localiser, mais nombreux sont ceux qui considèrent qu’ils cherchent tout simplement à intensifier leur contrôle de la population.
Conscient du malaise provoqué par le discours du légat, le maire allume un contre-feu en invitant les convives à se diriger vers les tables couvertes de plats et de boissons. Après quelques verres la magie opère, et l’ambiance se réchauffe à bon train. J’accueille moi aussi la fin de la cérémonie comme une libération. Pour la première fois de la journée, le poids de mes angoisses s’allège suffisamment pour que je profite enfin de ce moment de retrouvailles. Pendant que les trois nouveaux membres de la périgarde se retirent pour se changer, Bénédict et moi attendons que Diane se soustraie aux sollicitations du gratin local pour aller la saluer. L’occasion ne tarde pas à se présenter, et nous la prenons par surprise tandis qu’elle s’éloigne à pas feutrés de ses envahissants concitoyens. Je l’interpelle d’une voix exagérément nasillarde :
— N’est-ce pas là la jeune fille originaire de la capitale ? Quel privilège pour nous qu’elle honore de sa présence une bourgade aussi insignifiante que la nôtre !
Mon ami joue le jeu, et embraye sur le même ton :
— Elle me rappelle une fillette qui étudiait ici il y a quelques années. Une demoiselle bien sympathique, malgré son ascendance plutôt discutable. Je doute cependant que nous ayons affaire à la même personne. Notre pensionnaire n’avait pas besoin d’une telle escorte pour se promener au village.
— Bénédict, Ulysse !
En un instant, la fille de la régente s’est effacée pour redevenir la Diane que nous connaissons. Elle nous serre tous deux dans ses bras.
— Je suis si heureuse de vous voir. Je n’ai pas eu une minute de répit depuis que j’ai croisé Bénédict ce matin. Vous avez bonne mine, les garçons.
J’adresse un regard amusé à mon voisin. Son baume fait des merveilles. Diane reprend :
— Allez, donnez-moi des nouvelles, j’ai deux années de ragots à rattraper.
— Tu sais, c’est un trou perdu ici. Il ne se passe jamais rien, et c’est tant mieux. Pas vrai, Ulysse ?
J’acquiesce, heureux de ne pas avoir à aborder le sujet de mes dernières déconvenues, puis j’interroge notre ancienne camarade au sujet de ses compagnons de voyage.
— C’était quoi, ce numéro du légat ? Il a complètement refroidi l’ambiance, à ressasser comme il l’a fait combien nous sommes les obligés de Malai-Trémise. Ne le prends pas mal, Diane, mais tu sais que ta mère n’est pas des plus populaires ici.
L’intéressée esquisse un sourire las.
— La situation se tend avec les Panacéens. Le Clandestin s’obstine à demeurer introuvable. Du coup, ils accusent le gouvernement de leur cacher certaines informations. Nime se charge d’effectuer la tournée des postes panacéens, afin de démontrer notre entière collaboration dans leurs recherches.
— Mais il n’y a jamais eu de Panacéens ici.
— C’est juste, mais ils entretiennent une permanence à Parognan. C’est pour me faire plaisir que nous avons poussé jusqu’à Aidel. Nous repartons ce soir, et le commissaire profite du détour pour rappeler aux gens du coin qu’ils appartiennent à une nation. Ce n’est pas du luxe, dans ce patelin.
Je me tourne vers Bénédict, et lui adresse un clin d’œil complice.
— Tu te rends compte ? Diane a traîné la délégation jusqu’au bout du monde, uniquement parce qu’elle voulait assister à la nomination d’Énix ! Elle a gagné en influence, on dirait !
Notre amie hésite et jette un regard alentour, avant d’ajouter, plus doucement :
— Je n’ai aucune preuve. Seulement, depuis le départ, Paul et Amar agissent comme s’ils se désintéressaient totalement de notre mission. À croire que la tournée ne représente pour eux qu’un alibi pour régler une autre affaire. Officiellement, je remplace ma mère parce qu’elle est indisponible, mais j’ai l’impression qu’on m’a fait venir pour l’unique raison de justifier notre passage à Aidel.
Bénédict fait la moue.
— J’ai du mal à imaginer ce qu’ils peuvent trouver d’intéressant à faire ici. À part des villageois rétifs, il n’y a pas grand-chose à voir. La seule chose que les gens du coin aiment moins que le gouvernement de Malai-Trémise, ce sont les Panacéens. Et personnellement, moins j’entends parler des deux, mieux je me porte.
— Tout le monde n’est pas aussi hostile à ma mère que tu le penses, même si tes parents comptent pour deux ! Je ne serais pas surprise si le but du voyage visait à rappeler à certains que le bras armé du pouvoir peut frapper jusqu’ici, même quand la régente part en déplacement.
Je suis intrigué par cette dernière indication.
— Ta mère est partie à l’étranger ? Nous ne sommes donc plus soumis au blocus ajemurien ?
— Si, Ulysse. Pas d’améliorations de ce côté-là. Mais tu la connais, ce n’est pas une frontière qui l’arrête. Elle a entrepris un voyage diplomatique depuis plusieurs semaines. Cette année s’avère cruciale pour le Dinex, car nous accueillons le Symposium. Ma mère se cherche un partenaire stratégique, avant que tous les chefs d’État ne se retrouvent chez nous pour désigner le vainqueur de ces sept années de conflit.
— Qui peut bien faire alliance avec nous ? À part l’Ajemur et la Laurianne, qui sont toujours fourrés dans les affaires l’un de l’autre, les régents des cinq péninsules se détestent cordialement. Et à ma connaissance, le Curex ne déroge pas à la règle.
Diane se mordille la lèvre inférieure.
— Tu le sauras sûrement tôt ou tard par Mélyne. Ma mère est justement sur le point de signer un traité avec le Curex. C’est là qu’elle se trouve en ce moment. En tant qu’état central, il occupe une position clé, car il contrôle l’intégralité du trafic de part et d’autre du massif des Alphanges. Cela inclut évidemment les biens et marchandises qui transitent depuis l’Ajemur ou la Laurianne. Tu imagines le pouvoir que nous détiendrions sur eux en formant une coalition ?
— Sauf que le Curex est connu pour son indépendance, et n’a aucun intérêt à se mettre les autres états à dos.
Les joues de mon amie rosissent, et trahissent le malaise de Diane sur le sujet. Elle rétorque toutefois dans un souffle :
— Ma mère n’y est pas allée les mains vides. Pour sceller l’alliance entre le Dinex et le Curex, elle a placé un mariage dans la balance… De vous à moi, je prie pour que le régent rejette la proposition. Il doit avoir deux ou trois fois mon âge. J’en fais des cauchemars atroces.
Bénédict pousse un soupir de compassion.
— Tu as bien fait de venir nous voir. On va te faire oublier tout ça. Je t’offre un verre !
Diane lève les yeux au ciel.
— Bénédict, c’est un buffet à volonté.
— Rabat-joie. Allez, ne restons pas ici, on va finir par rater la chanson de…
Mon ami s’est interrompu au milieu de sa phrase, pour fixer un point derrière moi. Je tourne le dos aux autres convives, et ne saisis donc pas la raison de son hésitation. J’amorce une volte-face, quand il glisse avec précipitation.
— Ne bouge pas. Danger en approche, droit sur nous.
— Yves Mæstri ? Il m’a vu ?
— Aucune idée, mais il vient par ici, et a l’air préoccupé. Diane, on t’aime beaucoup, mais on doit te laisser. Ulysse a des petits soucis avec le père d’Énix, et je préférerais ne pas devenir la victime collatérale de ses bêtises, dont j’ignore d’ailleurs la nature.
J’interviens à voix basse avant que Diane ne pose sa question.
— Je vous raconterai tout, c’est promis, mais pour l’instant, je dois m’éclipser avant qu’il ne nous ait rejoints.
La fille d’Olga Sully me dévisage avec circonspection. Puis, elle se déride, et se met à rire de bon cœur.
— Vous ne changerez jamais, tous les deux ! Fichez le camp, je m’en occupe.
Sur ce, elle nous abandonne, et part intercepter le nouvel arrivant. Nous n’en espérions pas tant, et prenons la tangente sans plus attendre. Nous contournons monsieur Mæstri en lui tournant le dos, pendant que notre amie exécute son numéro.
— Yves, je vous trouve enfin. Je vous cherche partout depuis tout à l’heure ! J’ai entendu parler de vous à la capitale. On y prétend que vous êtes un redoutable négociateur, mais que le prix prohibitif des œuvres que vous mettez sur le marché s’explique aussi par leur rareté. Voilà qui ne m’étonne pas de vous.
— Vous me flattez, ma chère Diane, mais je ne peux malheureusement pas m’exprimer publiquement sur mes ventes. J’espère que vous le comprenez.
— Mais bien sûr. Et nous ne sommes pas ici pour causer affaires. Parlons plutôt de votre fille. Énix a tout simplement illuminé la cérémonie.
Nous nous éloignons, et finissons par perdre le fil de la conversation. Qu’il est bon de retrouver Diane ! Elle est dotée d’une éloquence naturelle, et nous pouvons lui faire confiance pour distraire le père Mæstri pendant un long moment. Dans un instant, elle l’aura entraîné à l’autre bout de l’esplanade, et il sera convaincu d’avoir initié lui-même cette promenade. Nous profitons du répit qui nous est offert pour nous dépêcher de piller le buffet avant de retourner près de la scène, où Sœline exécutera sous peu sa performance. Bien décidés à ne rien manquer du spectacle, nous nous faufilons entre les badauds et les curieux afin de venir nous placer au premier rang. La foule se resserre bientôt autour de nous. Le rideau frissonne, et se soulève enfin. Dans un silence religieux apparaît la femme la plus séduisante sur laquelle j’aie jamais levé les yeux. Sa robe noire parfaitement ajustée souligne les courbes de sa silhouette, tandis qu’elle s’avance sur l’estrade. Béat d’admiration, je contemple son visage encadré de boucles sombres, où scintillent ses prunelles brunes et le contour brillant de ses lèvres. Son regard parcourt la foule et, comme beaucoup, je prie pour qu’il croise le mien.
Sœline Nuvès a fait chavirer plus d’un cœur dans le village, et j’ai moi-même passé une bonne partie de ma scolarité à me poster dans les couloirs de l’institut dans l’espoir d’y provoquer une rencontre « fortuite ». Elle étudiait dans la classe supérieure à celle de mes amis et moi. Nous avions donc de nombreuses relations en commun, mais jamais je n’ai osé prolonger nos conversations au-delà des sujets ordinaires. Face à un tel manque d’assurance, elle a dû oublier depuis longtemps nos entretiens sans saveur.
Elle se tient à présent juste devant moi, debout au milieu de la scène. Avec une lenteur calculée, elle ajuste sa pose, et laisse opérer son charme naturel. Quand elle juge avoir obtenu l’effet escompté, Sœline ferme les paupières, et inspire. Nous retenons tous notre souffle avec elle, puis une lancinante mélopée s’échappe de ses lèvres. L’air se fait soudain plus oppressant. Sa voix profonde pénètre au plus profond de mon âme, et m’emporte avec elle dans une mélodie triste et envoûtante. Sœline ouvre les yeux. Elle contemple le vide devant elle, puis se tourne résolument dans ma direction, et plante son regard dans le mien. L’instant est fugace, brûlant. Je suis paralysé, comme plongé dans un état second. Bénédict me tire de ma rêverie.
— Ferme donc la bouche, tu vas avaler des spores si tu continues à bâiller comme ça.
Le sens des mots met quelques secondes à atteindre mon cerveau engourdi. Je réalise alors que la fascination se lit sur mon visage, et j’obtempère aussitôt. Afin de me départir de mon air béat, je tente de me concentrer sur le texte de la complainte. Nous avons affaire à du grand classique. Il y est fait mention de la Secousse, de l’humanité blessée, qui parvient au prix de mille efforts à se relever de cette épreuve divine. Je commence à croire que les conteurs et paroliers souffrent tous de névrose, ou que le temps s’est arrêté pour eux il y a vingt ans. Ma génération n’a pas connu le monde d’avant le Séisme, et je peine à comprendre leur obsession pour cette époque fantasmée et disparue. Les couplets se suivent et se ressemblent, sans jamais renouveler le thème. Je guette un nouveau regard de Sœline, mais elle s’est éloignée, je n’aperçois plus qu’un fragment de son visage. Après un ultime refrain, la représentation s’achève sous les vivats de l’auditoire. Je maudis la timidité de l’Ulysse d’hier, et commande à celui d’aujourd’hui d’aller trouver Sœline sans délai afin de lui ouvrir enfin mon cœur.
Une heure passe, sans que la chanteuse ne réapparaisse. J’ai beau guetter la scène, elle s’obstine à ne pas émerger des coulisses. Je décide de prendre mon mal en patience, et m’amuse avec Bénédict à rejouer la débâcle de Selia Juo, lors de la démonstration d’égide. Je doute qu’Énix trouve la plaisanterie à son goût, mais elle est accaparée par son père et ses relations, ce qui nous permet de railler sa nouvelle collègue sans risquer d’essuyer ses remontrances. Diane nous rejoint, et nous nous installons tous les trois à distance de la cohue. Adossés à la balustrade qui entoure l’esplanade, nous nous remémorons quelques souvenirs savoureux, à grand renfort d’allers-retours au buffet. Je rapporte à mes amis un assortiment de confiseries, quand j’aperçois du mouvement derrière le rideau qui donne accès aux vestiaires, en retrait de la scène. Plateau à la main, je me rapproche de l’imposante silhouette que je devine dans l’ouverture. Lorsque je ne me trouve plus qu’à cinq pas de l’arrière-salle, je comprends qu’il s’agit d’Amar, le chef de la sécurité venu avec Diane et le commissaire. Sa tête est penchée en avant, et il semble tenir quelque chose entre ses bras. Je me décale pour mieux l’observer, mais le garde du corps s’enfonce à l’intérieur du vestiaire, et son ombre noire se dérobe à ma vue. Je vais tourner les talons, quand une bourrasque balaie l’esplanade, et entrouvre un instant la cloison de tissu. Bien qu’elle demeure masquée par l’imposante carrure d’Amar, je reconnais sans le moindre doute la jeune femme lovée contre lui. C’est Sœline.