Piétou, hameau d’Aidel
Compte tenu du traumatisme d’hier, c’est tout le village qui doit se réveiller ce matin avec une sacrée gueule de bois. Je n’échappe pas à la règle, et plusieurs secondes s’écoulent avant que je perçoive enfin les coups frappés à ma porte. La mâchoire engourdie, je m’enquiers depuis mon lit de l’identité de mon visiteur. Dehors, la voix d’Ivan me répond.
— Le maire a décrété l’état d’urgence. Tous les valides sont affectés à un groupe de nettoyage. Rendez-vous à la salle communale de Piétou dans cinq minutes.
— Je t’y rejoins dans deux, tout au plus. Vas-y devant.
— Ramasse ton courrier avant de partir. Quelqu’un a déposé une enveloppe devant ta porte.
Je déploie ma longue carcasse et me traîne jusqu’au lavabo pour me rafraîchir le visage, tandis que les souvenirs de la veille refont surface. Tout bien considéré, je ne m’en sors pas si mal. La secousse va occuper les esprits pendant plusieurs jours, ce qui me laisse le temps de régler ce problème de colis abîmé. De ma virée avec Alphée, je garde un sentiment mitigé, comme si le séisme avait brisé la magie du moment. Elle a raison, mieux vaut refermer cette parenthèse au plus vite. À part Ourmeaux, personne ne nous a vus ensemble, et je soupçonne le vieux formateur de nous avoir croisés dans un état émotionnel si intense qu’il a probablement oublié notre rencontre. Je crois surtout que le choc a révélé aux yeux de tous sa santé mentale déclinante. Voilà qui ne présage rien de bon pour la suite de sa carrière, ce qui me réjouit au plus haut point. Je me presse d’achever ma toilette, et d’enfiler les premiers vêtements sur lesquels je pose la main. Sur le pas de la porte, un rectangle orange abandonné sur la terrasse me rappelle les derniers mots d’Ivan. Je ramasse l’épaisse enveloppe. Elle pèse un certain poids et semble contenir un objet sphérique, gros comme le poing. Je la tourne dans tous les sens, mais aucune inscription n’est visible. Déjà en retard au rendez-vous, je lance la pochette rembourrée sur mon lit, et me dépêche d’aller rejoindre les autres.
Le rassemblement touche à sa fin quand je retrouve Ivan à la salle communale. On nous a affectés au même groupe de six personnes, avec lesquelles nous sommes chargés de stériliser la partie est du hameau. Après avoir enfilé une blouse de protection verte, une paire de bottes et un masque filtrant, nous remplissons chacun une bonbonne de germicide. Lorsque nous sommes au complet, nous remontons la passerelle jusqu’à la centrifugeuse, où une autre équipe finit de dépoussiérer le village. À côté d’un chariot équipé d’un compresseur, deux hommes tiennent à bout de bras le large tuyau qui y est connecté. L’orifice exhale un puissant flot d’air, qui débarrasse le pont et les habitations des derniers résidus. Je profite de ce délai pour engager la conversation avec Ivan.
— À ton avis, le tremblement de terre va avoir des conséquences sur la vie quotidienne ? À part les débris et quelques dégâts mineurs, j’ai l’impression que tout va rentrer dans l’ordre assez vite.
— Si tu étais arrivé à l’heure, tu aurais pu écouter le bilan du délégué municipal. Mais je crois que c’est là trop te demander.
Je me renfrogne, mais refuse de lui donner satisfaction en lui renvoyant la balle. Je réponds simplement :
— J’ai fait de mon mieux. Alors, qu’est-ce qu’il a dit ?
— D’après les renseignements recueillis par différents observateurs, il n’y a pour l’instant aucun changement visible. Ni dans la géologie, ni dans la biosphère. A priori, pas de dépôt toxique non plus. La stérilisation du village est une précaution. Mais il va falloir se montrer patient avant de tirer des conclusions définitives. Le premier Séisme a causé d’énormes dégâts matériels parce qu’on ne construisait pas sur des pilotis aussi souples qu’aujourd’hui, mais on a tout de même cru que la vie allait reprendre son cours habituel. Nous avions tort. Très vite, on a appris que les Chapéléens présentaient de graves séquelles, puis la situation n’a cessé d’empirer. Privés de tout lien avec leur pays d’origine, les grisards ont presque tous sombré dans la folie. J’espère m’inquiéter sans raison, mais je vais quand même me rendre à Parognan, dès qu’on aura paré au plus pressé ici. J’ai l’intention de consulter le coordinateur local. Si nous ne voulons pas reproduire les mêmes erreurs que la dernière fois, nous devons adopter un plan d’action au niveau national, et mettre en commun les données recueillies par chaque agglomération.
— Quelqu’un supervise la périgarde pendant ton absence ?
— Mon voyage ne sera pas long. Une nuit sur place, pas plus. Ourmeaux prendra le relai jusqu’à mon retour.
Je m’attendais à cette réponse, et fais part à Ivan de mes doutes concernant les capacités du formateur à assumer une telle responsabilité.
— Et tu es sûr qu’il est en état ? Il errait hier sur la passerelle avec un fusil chargé. Il avait l’air d’avoir complètement perdu la boule. J’ai même cru qu’il allait me tirer dessus.
Ivan me considère d’un regard sévère.
— Écoute-moi Ulysse. Tu as raté l’examen. Assume. En refusant ta candidature, il t’a rendu un grand service. Maintenant, cesse de faire une fixation sur lui, c’est compris ?
— Je sais ce que j’ai vu.
Il se tourne pour me faire face.
— C’est compris, Ulysse ?
— Oui, oui, c’est bon.
À quoi bon insister. Ma parole n’a aucune valeur.
Le nettoyage de la zone terminé, le duo remballe le chariot afin de nous laisser le champ libre. Nous endossons nos bonbonnes de germicide, puis revêtons nos masques de protection. Fixé par une sangle élastique, le disque transparent me recouvre tout le devant de la tête, du front jusqu’au menton. Je fais pression avec mes doigts pour plaquer la membrane déformable sur les contours de mon visage. Quand nous sommes fin prêts, mon frère soulève un instant son filtre pour porter à ses lèvres le petit cylindre bleu qui pend à son cou. Le sifflet émet un gémissement strident qui déchire la brume matinale. Le signal annonce un épandage imminent, et invite les habitants à s’isoler chez eux pour la durée de l’opération. Nous avançons deux par deux, lances d’arrosage pointées vers le bas, et pulvérisons une pluie fine sur le revêtement de la passerelle. Sitôt que les gouttelettes ont touché le sol, elles s’évaporent en une fumée tourbillonnante. Nous ratissons les allées pendant deux heures, accompagnés par le crépitement continu du germicide. Lorsque nous nous trouvons à court de produit, nous nous ravitaillons à l’une des bornes disséminées à travers le hameau. Celles-ci sont reliées par des canaux aux citernes de la périgarde, de l’autre côté du vallon.
Je suis trempé de sueur sous ma combinaison quand nous revenons à la salle municipale. Je m’en extrais, et la restitue avec le reste de mon matériel au guichet préparé à cet effet. Énix émerge au même moment du sas d’entrée en compagnie de toute son équipe. Je me rapproche de mon amie, que je n’ai pas revue depuis la cérémonie.
— Énix, tu vas bien ? Comment ça s’est passé hier pour toi ?
— Aucun souci de mon côté. On était tous à l’abri à l’arrière de la scène quand la terre a tremblé. Plus de peur que de mal, mais j’aurais pu imaginer un meilleur scénario pour ma nomination…
Je comprends sa déception. Elle qui avait préparé cette journée avec minutie pour ne rien laisser au hasard, voilà qu’un séisme vient gâcher tous ses efforts. Je repense à son cadeau, endommagé lors de ma chute. Il n’y a pas de bon moment pour annoncer une mauvaise nouvelle, mais autant ne pas trop les différer. Je me lance.
— Tu sais Énix, ton père voulait t’offrir quelque chose pour ton admission, et c’est moi qu’il a envoyé pour le chercher.
Contre toute attente, elle s’esclaffe d’un rire nerveux.
— Un cadeau de papa ? Il t’a fait marcher, Ulysse. Il ne m’offre jamais rien. Selon lui, un enfant ne devrait rien hériter de ses parents, et tout se procurer à la sueur de son front. Cela fait partie de ses grands principes d’éducation. En revanche, ma mère prend un malin plaisir à me gâter à la moindre occasion, rien que pour le faire enrager. Quoi qu’il en soit, je me réjouis qu’il te fasse enfin confiance.
Elle me sourit, et me caresse amicalement l’épaule.
— Excuse-moi, mais je file me changer. Je veux aller lui rendre visite avant que l’air extérieur ne soit trop pollué par l’évaporation des germicides. Il a été retrouvé inconscient après le tremblement de terre, assommé par les gravats. Il n’est pas beau à voir et devra rester au moins une dizaine de jours à la clinique.
Énix disparaît dans les vestiaires, et me laisse seul avec ses étonnantes révélations. Ainsi, le paquet que je suis allé chercher à Sablou n’était pas destiné à Énix. Mieux encore, le destin vient de m’octroyer un sursis inespéré, et j’appelle de tous mes vœux les médecins à le garder en observation le plus longtemps possible. Pas de chance pour monsieur Mæstri, mais je suis tout de même surpris d’apprendre sa blessure. J’aurais juré l’avoir vu sain et sauf avec Nime et Amar après le séisme, à moins que la poussière qui nous recouvrait tous ne m’ait induit en erreur.
Ma mansarde ne bénéficiant pas d’une atmosphère pressurisée, je repasse au guichet emprunter un masque filtrant, car l’air ambiant ne retrouvera sa pureté qu’en fin de journée. Je signe le registre de prêt et quitte les lieux, impatient de regagner la solitude de ma chambre pour remettre de l’ordre dans mes idées.
J’arrive chez moi à l’heure du déjeuner, affamé par une matinée de labeur. Après un repas rapide, je m’installe sur mon lit, où m’attend la pochette orange ramassée plus tôt devant la porte. Perdu dans mes pensées, je fais tourner l’enveloppe entre mes doigts. Qui a bien pu déposer ce paquet ? Et surtout, qui a pris le temps de le faire un jour pareil ? Alors que nous venons de connaître le deuxième séisme de notre ère, quelqu’un a jugé urgent de m’apporter ce colis, mais s’est abstenu d’y adjoindre le moindre détail. J’hésite quant à l’attitude à adopter. J’ai le sentiment que si j’ouvre cette enveloppe, je deviendrai complice de cet expéditeur anonyme. À moins que ce ne soit une erreur. Si c’est le cas, difficile de rendre le paquet à son véritable destinataire sans un nom ni une adresse. Ma curiosité finit par l’emporter. À l’aide d’un couteau, je déchire un côté de la pochette, puis la secoue avec douceur pour en faire tomber le contenu.
Une boule emballée de mousse brune rebondit sur le matelas, suivie par un petit bâtonnet, qui vient s’échouer contre ma cuisse. Je le saisis entre mon pouce et mon index. Sur l’une de ses faces est gravée une adresse, parfaitement lisible malgré la taille réduite du support.
Chambre 4, Résidence Indigo, Parognan.
Une livraison. Je pose au creux de ma paume la curieuse pelote marron dont on me confie l’acheminement jusqu’au bourg d’à côté. Comme deux jours auparavant, me voilà à nouveau en possession d’un paquet énigmatique. Avec ce qui est arrivé au premier, j’aurais bien besoin d’un revenu supplémentaire. Seulement, je ne travaille pas pour des clients mystères, et encore moins sans garantie de paiement. Je secoue l’enveloppe à la recherche d’un éventuel message d’accompagnement, quand un tintement cristallin m’avertit que quelque chose vient de tomber sous le lit. Je glisse un bras sous mon couchage et rencontre au bout de mes doigts un petit cylindre. C’est un tube transparent, rempli jusqu’au goulot d’un liquide couleur or. Une pipette de change. Le contenu du récipient, bien qu’en quantité infime, représente en valeur un volume d’huile bien plus important. Si j’en crois les fines graduations imprimées sur le tube, je tiens dans ma main l’équivalent de deux barils d’huile raffinée. À mon échelle, c’est une véritable fortune. Une étiquette portant l’inscription « 1/2 » encercle la partie supérieure de la pipette. Ce versement constituerait donc un acompte précédant un second du même montant, payé sans doute après le succès de la mission. La commande est des plus inhabituelles, et me propose de travailler pour un commanditaire inconnu, ce qui constitue un écart au code de conduite des marcheurs. Mais puis-je la refuser quand la chance vient enfin frapper à ma porte ? Mes doigts tremblent autour du tube doré, car cette manne inattendue est à même de régler tous mes problèmes du moment. Avec une somme pareille, j’ai les moyens de faire réparer le colis de Yves Mæstri, et il m’en restera même suffisamment pour investir dans du matériel neuf.
Je me précipite vers mon placard, et jette mon dévolu sur une vieille toile élimée. Après l’avoir étendue sur le sol, j’y dépose la bonbonne endommagée rapportée de Sablou, puis je replie le tissu tout autour. L’amas de linge informe sous le bras, je sors sur la terrasse. Le masque ! J’ai failli l’oublier. Je retourne à l’intérieur pour revêtir la double peau filtrante, et gagne la passerelle au pas de course. Les habitants sont encore calfeutrés chez eux à attendre la dissipation complète des relents chimiques, je suis donc seul à parcourir les allées du hameau. Bénédict résidant sur l’autre dune, et le câble n’étant toujours pas rouvert à la circulation, je dois emprunter à nouveau le sentier du vallon. Le chemin a été stérilisé depuis mon dernier passage, et je traverse le pierrier sans voir l’ombre d’un prédateur. Arrivé aux abords du village, j’emprunte une passerelle secondaire jusqu’au bâtiment à trois étages où habitent les parents Serec avec Bénédict et Cléore, sa cadette. Après une courte halte dans le sas d’accès, je retire mon masque et m’en vais frapper à la porte au fond du couloir. Celle-ci s’ouvre sur le visage maigre et fatigué de la matriarche. Je la salue.
— Bonjour, Angeronne. Je viens voir Bénédict.
— Entre vite, Ulysse. Le sas ne fonctionne qu’à moitié ces jours-ci. Pas trop de dégâts chez toi et ton frère ? Quelle misère, on n’avait pas besoin de ça. Béné est dans le salon.
Je parcours le couloir peu éclairé qui mène à la pièce à vivre, où deux antiques canapés se font face de part et d’autre de l’extrémité du corridor. L’espace est exigu, si bien qu’en s’asseyant, on touche presque du genou la banquette opposée. Devant moi, les deux jambes entrecroisées de Théo Serec me bloquent le passage. Je suis toujours mal à l’aise en présence du père de Bénédict. D’après ma mère, lui et mon père étaient inséparables avant le Séisme. Chacun à leur manière, ils ont tous deux payé un lourd tribut à la défense du village au cours de la catastrophe. Gravement atteint lors de l’attaque d’un amas gigantesque, mon père ne s’est jamais remis de ses blessures et a fini par succomber, des années après, à une ultime complication. Théo, lui, est sorti indemne des combats, mais le traumatisme provoqué par cette sombre période l’a irrémédiablement transformé. Connu auparavant pour sa joie de vivre et son énergie communicative, il est devenu taciturne et mélancolique. Comme à son habitude, il somnole sur l’un des sofas, ses cheveux blancs couvrant en partie son visage las. Bénédict est assis à l’autre bout du divan, la tablette du Bulletin sur les genoux. J’enjambe le dormeur pour m’installer en face de lui, et pose mon paquet à mes côtés.
— Salut « Béné ».
Mon ami interrompt sa lecture avec une grimace.
— Ma mère m’a encore appelé comme ça ? Elle me rend dingue avec ce surnom. En tout cas, tu arrives au bon moment. Les voisins viennent de nous passer le Bulletin.
— Très utile pour ceux qui n’étaient pas au courant pour le tremblement de terre.
— Impossible de rater l’information, en effet. La secousse occupe les trois quarts du journal. Rien d’intéressant, vu qu’on ne sait encore rien ni des causes ni des conséquences. Pour pallier le manque de données tangibles, on a droit à un ramassis de témoignages. Ça ressemble fort à un concours du plus traumatisé par les événements.
Il me tend la tablette en prenant soin de ne pas toucher la couche de gel incolore qui couvre le recto, et ajoute :
— Lis la dernière page, c’est au sujet de la cérémonie.
La plaque argentée entre les mains, je coulisse vers le bas la bille verte fixée au bord du cadre pour faire défiler le contenu. Une multitude de points en relief soulèvent ou creusent la gelée à une vitesse vertigineuse comme des rangées de soldats minuscules effectuant une parade militaire. Je survole la partie dédiée à la catastrophe d’hier et localise enfin l’article en question. C’est un petit paragraphe signé par un intervenant invité par le journal. Je le lis à voix haute :
« Une intronisation qui sème le doute.
Tribune de Briac Pavor, Chasseur expert.
Qui connaît mieux que moi les dangers de la faune, et peut se vanter d’avoir occis de ses mains autant de parasites que ceux que j’ai combattus, faisant notamment disparaître dix-sept espèces invasives ? Je croyais avoir tout vu des bizarreries de ce monde. Pourtant, jamais je n’ai assisté à une cérémonie d’entrée à la périgarde telle que celle qui s’est déroulée hier, en la commune d’Aidel.
Me trouvant en visite pour quelques jours dans cette bourgade isolée, j’ai eu l’opportunité d’assister à l’intronisation de nouveaux membres de la périgarde locale. Malgré l’accueil courtois du maire et la bonne volonté des autochtones, le triste spectacle offert par les aspirants pisteurs m’oblige à tirer la sonnette d’alarme. Avant même le début de la cérémonie, le profil des trois postulants avait déjà de quoi surprendre : un homme dont l’expérience du monde sauvage se limite à la gestion des affaires courantes dans la milice, et deux femmes, ou plutôt deux jeunes filles à peine sorties de l’enfance. En la présence exceptionnelle du légat Paul Nime, la démonstration d’égide assurée par les nouveaux promus n’a fait que confirmer leur faiblesse. Maladresses et approximations se sont succédé devant une foule consternée, si bien que la représentation a dû être interrompue avant son terme afin de prévenir toute atteinte à la sécurité de l’assemblée.
Alors que nous entrons à nouveau dans une période troublée, les Aidelois méritent mieux que ce triste témoignage d’incompétence. Tandis que les ambassadeurs de la capitale pliaient bagage suite au nouveau séisme, j’ai décidé pour ma part de venir en aide à cette communauté en prolongeant jusqu’à nouvel ordre mon séjour en ces lieux sinistrés. B.P. »
Bénédict me frappe sur la cuisse.
— Il est exceptionnel, non ?
— Tout à fait insupportable. Je donnerais cher pour voir la tête de Gabriel Juo lorsqu’il a lu ces lignes. Et il est heureux pour l’auteur de l’article qu’Ivan ne reçoive pas le Bulletin… Il affirme que la délégation de Malai-Trémise est déjà repartie. C’est vrai ?
— Oui. Apparemment, ils n’ont même pas dormi ici le soir de la secousse. Ils avaient laissé leur transport à Olmède et voulaient rentrer à la capitale au plus vite. Bon débarras, mais j’aurais juste aimé dire au revoir à Diane. Qui sait quand elle pourra revenir ? Nime a quand même demandé à son garde du corps de rester, pour superviser les efforts de remise en état du village. C’est généreux de sa part de nous allouer une paire de gros bras, mais pour un coordinateur, quelqu’un avec un cerveau aurait été plus efficace. Et toi, que viens-tu faire ici ? Tu veux me léguer tes vieilles couvertures ?
Je vérifie du coin de l’œil que le père Serec est toujours endormi avant d’entamer le récit de mes déboires de ces derniers jours. Ma chute et le colis endommagé, ma découverte de Sœline avec Amar, et enfin, l’enveloppe orange et la pipette qui l’accompagne. Je n’omets aucun détail, excepté mon escapade avec Alphée au sommet de la tour d’observation. Bénédict écoute attentivement, sans émettre la moindre remarque sur ma déconfiture avec Sœline, ce dont je lui sais gré. Je déballe devant lui le cylindre gris et lui montre l’endroit fissuré. Il l’étudie avec intérêt et, après quelques secondes de réflexion, me livre son verdict :
— La bonne nouvelle est que tu as maintenant les moyens de payer.
— Et la mauvaise ?
— Tu n’as pas d’autre choix que de faire sauter le scellé. Je pense pouvoir enlever la housse protectrice et réparer la craquelure du boîtier, mais seul un expert peut la remettre sous vide sans qu’on remarque que le colis a déjà été ouvert. Je connais quelqu’un, mais il ne revient à Aidel qu’après-demain, s’il ne décale pas sa venue après ce qui s’est passé. Tu vas devoir faire patienter le père d’Énix.
Je balaie l’obstacle d’un revers de la main.
— Ce n’est pas un problème. Yves Mæstri est hospitalisé à la clinique pour au moins dix jours. Ça te laisse le temps de négocier avec ton dépanneur pendant que j’effectue l’aller-retour à Parognan pour récupérer la seconde pipette. Prends déjà celle-là, j’imagine que ce sera suffisant.
Il saisit le petit tube avec un profond dégoût.
— Pourquoi faut-il que tu me traînes toujours dans des histoires invraisemblables ? Je vous mets tous les deux en contact, mais tu te débrouilleras tout seul ensuite.
Des coups frappés à la porte interrompent notre échange. Ils devancent une injonction autoritaire adressée à tous les occupants.
— Milice d’Aidel. Ouvrez cette porte ! Nous avons un mandat d’arrêt.
Mon sang se glace. Je suis pris la main dans le sac, et l’issue est barrée par les miliciens. Bénédict est le plus prompt à réagir. Il empoigne la couverture, la jette au-dessus de la bonbonne et fourre le tout sous la banquette. À peine a-t-il glissé la pipette dans ses chaussures que deux gaillards parfaitement identiques font leur entrée dans le salon. Les jumeaux Verseli. Sous la houlette d’Eusté Juo, Sidoine et Sinclair Verseli constituent à eux seuls la totalité de la brigade. Déjà peu réputés pour leur finesse d’esprit, leur regard vide et leur air hébété contribuent à leur réputation de butors serviles. La mère de Bénédict accourt derrière les deux imposantes silhouettes, et réveille par ses cris le chef de famille.
— Demi-tour ! Qui vous a permis d’entrer ?
L’un des deux jumeaux — je suis incapable de les différencier — produit une tablette affichant un message officiel, et la place devant les yeux du père Serec. Celui-ci reste de marbre, comme si le milicien n’existait pas. Constatant l’inefficacité de son geste, le policier réintègre l’avis dans son sac pendant que son frère justifie leur présence importune :
— Votre fille, Cléore. Poursuivie pour vol. Elle a été surprise en flagrant délit dans la boutique Pollano. La gamine profite du fait que la population est à l’isolement pour perpétrer ses méfaits.
Théo Serec hausse les épaules tandis que les miennes s’affaissent de soulagement. D’une voix calme, qui contraste avec le ton belliqueux des jumeaux, il déclare :
— Je ne reconnais pas votre autorité, pas non plus celle du maire ni celle de la régente, qui est une usurpatrice. Seule la police chapéléenne a droit de justice ici. Maintenant, sortez de ma maison, je vous prie.
Moins placide que son mari, Angeronne Serec interpelle les deux visiteurs avant qu’ils n’aient le temps de répondre.
— Où est ma fille ?
Les deux frères échangent un regard embarrassé.
— Et bien, nous ne savons pas justement. Elle nous a échappé. Nous allons devoir fouiller l’appartement pour…
La matriarche leur coupe la parole d’un ton sec.
— Elle n’est pas ici. Pour dire vrai, je ne suis même plus sûre de son adresse.
— Bon, on jette un coup rapide d’œil et on y va. Quand vous la verrez, dites-lui qu’elle se rende illico auprès de la brigadière. Si elle ne se plie pas aux ordres de la milice, nous serons dans l’obligation de transférer son dossier aux Panacéens.
Pendant que l’un des jumeaux inspecte les autres pièces du logis, le second reprend :
— Pour ce qui est de son lieu de résidence, il va falloir qu’elle se décide vite. Sans adresse permanente déclarée, elle sera mise en foyer.
Son frère ajoute, hilare :
— Vu la fréquence de ses visites chez nous, on pourrait la domicilier dans nos locaux. Pas sûr que l’idée lui plaise, mais ça nous éviterait au moins de lui courir après.
Du haut de ses quatorze ans, la cadette de Bénédict a passé plus de temps dans la cellule de la milice que tout le reste du village réuni. Ses parents, accaparés par leurs déboires personnels et professionnels, ont abandonné l’espoir d’exercer tout contrôle sur leur fille, et les échanges entre eux trois se limitent au strict minimum. Sa dernière rapine ne fait que raviver le désarroi du couple démuni, mais me procure quant à moi l’immense soulagement de ne pas être la cible des deux policiers. La menace désormais écartée, je me trouve idiot d’avoir imaginé qu’ils pouvaient venir pour moi. Je n’ai pour l’heure commis aucun crime, à part celui peut-être d’attirer sur moi toutes les calamités possibles.
Après que les frères Verseli ont quitté l’appartement dans l’indifférence générale, les parents Serec partent s’isoler dans leur chambre. Une dispute étouffée nous parvient de derrière la porte. Bénédict pousse un long soupir.
— Ça n’arrête pas en ce moment. Mais je te parie que la milice n’attrapera pas Cléore de sitôt. Aujourd’hui est un jour impair, et ma sœur a toujours eu de la chance les jours impairs.
Il affiche un air détaché, mais je vois bien qu’il peine à masquer son inquiétude. Je m’efforce de le rassurer.
— Malgré tout ce qu’ils peuvent bien raconter, je ne les crois pas assez mauvais pour livrer qui que ce soit aux Panacéens.
— Je ne pense pas non plus, mais on ferait quand même mieux de se méfier. Quoi qu’ait dit le légat hier, le gouvernement n’est qu’un pantin entre leurs mains. Si les Panacéens veulent utiliser la milice pour renforcer leur emprise sur la population, personne ne les en empêchera. La mère de Diane a beau porter le titre de régente, elle ne commande qu’avec l’assentiment des sans-âmes.
J’essaie à plusieurs reprises de faire dévier la conversation vers un sujet moins sensible, mais Bénédict ne m’écoute plus. Mieux vaut que je le laisse tranquille. Je pose une main sur son épaule.
— Cléore est encore jeune. Donne-lui du temps, elle trouvera sa place tôt ou tard.
— Je ne sais pas.
— Moi, j’en suis certain. Les frères Verseli ne mettront jamais le grappin sur elle de toute façon. Elle va les faire cavaler jusqu’à l’épuisement. Allez, je te laisse. Essaie de contacter ton expert rapidement pour le paquet. On se voit à mon retour de Parognan.
Je quitte l’appartement, soulagé d’abandonner derrière moi tout ce chagrin, et satisfait d’avoir placé mon colis entre de bonnes mains. J’ai de la peine pour Bénédict. Dès que mon entreprise sera remise à flot, je le persuaderai de rejoindre le projet. À nous deux, nous pourrons assurer des livraisons dans toute la région, depuis Aidel jusqu’à Roisan. Nous ouvrirons une agence dans le chef-lieu, et Sœline aura les regrets qu’elle mérite. Mon cœur se pince légèrement à cette pensée. Ce n’est pourtant pas le visage de la chanteuse qui me vient le premier à l’esprit, mais celui, fier et sauvage, d’Alphée.