Les chasseurs

Passerelle interurbaine, direction Aidel

Contrairement à son habitude, Ivan n’ouvre pas la voie. Nous marchons épaule contre épaule, comme deux frères enfin égaux. Mon aîné se montre plus loquace que d’ordinaire.

— Tu as eu de la chance de t’en tirer. Les Panacéens redoublent d’activité en ce moment, et leurs effectifs ont augmenté en même temps que leur arsenal. Depuis peu, des bruits persistants font état d’un chantier colossal, au-delà des frontières du Naïm. Un immense complexe qu’ils nomment le « Centre de Transfert », une arme secrète dont on ignore encore l’utilité exacte.

— Je n’en ai jamais entendu parler. Ni dans le Bulletin ni ailleurs. J’imagine que les rumeurs finiront par s’éteindre.

— Ce sont bien plus que des rumeurs.

Il me jette un regard en coin avant de reprendre.

— Je ne suis pas censé partager ce genre d’information avec qui que ce soit, mais après ce qui t’est arrivé, je ne vois pas où est le mal. Depuis plusieurs années, la périgarde a mis en place un système de surveillance pour tenir les Panacéens à l’œil. Des sentinelles nous rapportent les allées et venues des spécialistes et de leurs collaborateurs. C’est grâce à l’alerte qui a remonté jusqu’à nous que j’ai pu te localiser.

Je m’immobilise, frappé par une soudaine évidence.

— Le camelot à qui j’ai demandé mon chemin ! C’est lui qui faisait le guet devant la permanence ?

— C’est possible, mais je l’ignore. Ces agents font partie d’unités spéciales qui dépendent uniquement du coordinateur local. Tout est mis en place pour protéger leur identité, car la situation est très sensible. Si les Panacéens soupçonnent notre double jeu, ils pourraient décider de nous priver de tout soutien logistique.

— Et on ne pourrait pas faire sans ?

— Crois-moi, ce n’est pas l’envie qui me manque. Comme tu as pu t’en apercevoir, ce sont des êtres brutaux, guidés par un agenda qui leur est propre. On sait peu de choses quant à leurs motivations profondes, mais comprends bien ceci : sans leur aide, nous aurions tôt ou tard été anéantis par la corruption de l’environnement. Seuls leurs équipements de pointe peuvent venir à bout des plus gros buissons. Avec nos moyens limités, nous parvenons au mieux à maintenir le statu quo.

Peu convaincu par son plaidoyer, j’avance une théorie en vogue chez les opposants aux sans-âmes.

— Et si c’était eux les responsables du dérèglement ? Apparaître juste après le Séisme, avec tout le matériel adéquat pour en prévenir les effets. C’est un peu fort comme coïncidence, non ? Ça ressemble au scénario idéal pour se faire passer pour des libérateurs. Ils achètent ainsi l’approbation de la population et créent de toute pièce la quête du Clandestin pour avoir accès à nos archives.

— Je connais cette thèse, et elle n’est peut-être pas entièrement fausse, mais pour ce qui est du plan parfait, leurs manœuvres tourneraient plutôt au désastre. Excepté l’appui de quelques fanatiques, ils sont détestés dans tout le Naïm. Les gouvernements les soutiennent officiellement, mais rechignent à se plier à leurs exigences, qui sont toujours plus exorbitantes. Au nom de la chasse au Clandestin, ils s’octroient des prérogatives au-dessus de nos lois, procèdent à des fouilles illégales, à des interrogatoires arbitraires. Pas de quoi susciter la bienveillance des autochtones.

Je demande, plein d’espoir.

— Mais tu n’y crois pas, toi, au Clandestin ?

Ivan ne répond pas tout de suite. Il pince les lèvres, comme s’il avait du mal à trouver les mots justes pour expliquer le fond de sa pensée. Lorsqu’il s’exprime à nouveau, sa voix est lente et mesurée.

— À mon avis, le Clandestin existe. Peut-être sous une forme différente de celle que l’on imagine. Je suis convaincu que le séisme d’il y a quelques jours est lié au premier, ce qui sous-tendrait qu’il a refait surface. J’espère pour toi que les Panacéens se sont trompés de cible. Si tu es impliqué dans cette affaire, ils ne te lâcheront pas.

— Mais je n’ai rien à voir là-dedans !

Surpris par la virulence de ma réaction, Ivan me tape sur l’épaule en riant.

— Qui sait ? Dans notre famille, on compte une mère qui a été la meilleure pisteuse de son temps, un père qui a presque sauvé Aidel à lui tout seul. Tu as beau cacher ton jeu derrière une apparence ordinaire, tu dois bien receler en toi quelque chose d’exceptionnel. Tes capacités sont peut-être mieux dissimulées que les nôtres, voilà tout.

Bien que son hypothèse ne fasse rien pour me rassurer, je me délecte de cette conversation inédite. Avoir accès aux opinions éclairées d’Ivan m’ouvre la porte d’un monde que je croyais jusqu’alors réservé aux puissants. De plus, s’il me fait part de telles confidences, c’est qu’il m’en juge digne. À cette pensée, je ne peux réfréner une pointe de culpabilité. J’ai gagné son respect à la faveur d’un mensonge. Sans doute ne se livrerait-il pas à moi s’il savait ce qui s’est réellement passé à l’intérieur de la permanence panacéenne.

Ne désirant pas m’attarder plus longtemps sur mes déboires, je l’interroge sur son rendez-vous du matin. J’apprends à mon grand étonnement que lui non plus n’a pas rencontré le succès escompté. Venu à Parognan pour proposer un partage au niveau national des observations faites après la secousse, il s’est vu opposer une fin de non-recevoir. Ne souhaitant pas appuyer une initiative prise par une antenne aussi mineure que celle d’Aidel, le coordinateur local a poliment rejeté la suggestion. Pourtant, mon frère reste optimiste quant au succès de son entreprise. Il connaît assez bien son interlocuteur pour savoir que celui-ci soumettra lui-même l’idée à son supérieur hiérarchique, en prétendant bien sûr en être à l’origine.

Alors que nous franchissons le segment où la passerelle s’est effondrée, je m’aperçois que rien ne subsiste du nématode sectionné par Ivan. La nature a exercé sa fonction réparatrice, et a effacé toute trace de la sauvagerie. Je ne fais aucune allusion à ce sujet, et c’est en silence que nous regagnons la route suspendue.

À mi-chemin environ de notre trajet, un voyageur en sens inverse vient rompre notre solitude. La ligne noire d’une égide surplombe la silhouette qui émerge du brouillard. Un périgardien. Ivan adopte aussitôt une posture impérieuse, et s’éloigne de moi pour aller au-devant du nouveau venu. Celui-ci a le dos légèrement voûté et asymétrique, son épaule droite plus haute que la gauche de quelques pouces. À sa peau brûlée par les éléments et son menton fendu d’une longue cicatrice, je reconnais le visage buriné de Sadri Brot, le second d’Ivan à la périgarde. De dix ans plus âgé que mon frère, il lui voue toutefois un respect inconditionnel. Sadri avait pu intégrer la périgarde grâce au soutien de ma mère, avant que celle-ci ne soit contrainte de prendre du recul pour s’occuper de mon père. Il est depuis ce temps resté attaché à ma famille. À Ivan surtout. Je garde mes distances, mais mon frère me fait signe d’approcher.

— Sadri est venu me prévenir que nos guetteurs ont repéré un amas toxique. Il remonte droit vers le village. Je dois aller superviser la manœuvre de déroutage. Tu nous accompagnes ? Ça te donnera un aperçu de ton futur métier.

Cette dernière remarque soulève un sourcil interrogateur sur le visage d’ordinaire impassible du lieutenant, mais celui-ci s’abstient de tout commentaire. On ne juge pas les décisions du patron. Je suis tout aussi abasourdi, mais je m’empresse d’accepter la proposition avec gratitude.

Nous glissons sur l’échelle de service accolée à un pilier de la passerelle, et descendons en file indienne vers la dune aval. Alors que nous déambulons entre les rochers, mon frère me transmet à voix basse les détails de la procédure. Le buisson s’étire tout en longueur, ce qui nécessite une escouade ainsi qu’une grande coordination des intervenants. Sadri nous indique que les autres gardiens se trouvent déjà sur place, et préparent le terrain en attendant les instructions d’Ivan. La première phase de l’opération de déroutage consistera à installer les cordes de trait. Arrimées à l’intérieur même de l’amas, elles permettront de le tracter afin de dévier sa course. L’idée est de l’éloigner le plus possible du village en direction du bord de la péninsule.

À l’instar de tout le Naïm, la péninsule du Dinex est entourée par une fosse insondable où les lois de la physique sont modifiées au point d’altérer notre perception de la réalité. Quiconque s’approche un peu trop près des abords de la dépression est pris de violentes nausées, et s’expose à de brutales pertes de connaissance. Les agglomérations étant implantées à distance de cette frontière floue, nous pouvons entraîner les nuisibles à l’orée de la zone interdite, sans risquer de les voir réapparaître aux alentours des lieux habités.

Nous contournons une masse rocheuse au sommet d’une dune quand nous nous trouvons soudain face à une assemblée d’une quarantaine de personnes disposées en cercle. La moitié porte la combinaison beige de la périgarde, et tous tiennent leurs mains derrière leur dos en écoutant les instructions d’un homme aux cheveux gris. Ali Ourmeaux évolue au centre du groupe. D’une voix forte, il harangue son auditoire à grand renfort de gestes démonstratifs. Lorsque l’assemblée se disperse, à la fin de son discours, Ivan et son second le rejoignent pour échanger les dernières informations. J’aperçois Énix s’éloigner en compagnie d’une équipe de jeunes pisteurs. Ils se dirigent vers les palettes de matériel entreposées à l’ombre des rochers. Sadri Brot revient vers moi au pas de course.

— Ivan veut que tu apportes ton soutien à l’une des perches de poussée. Viens, je vais te présenter à ton escadron.

Un brin déçu de ne pas être envoyé avec Énix et ses collègues au plus près du buisson, je lui emboîte le pas vers ma nouvelle affectation. Cinq hommes sont affairés autour d’un long mât couché sur le sol. Je connais la plupart de mes équipiers, et nous échangeons de brefs saluts. Tous sont des volontaires que l’on a mobilisés pour la journée. Sadri ajoute une dernière chose avant de partir :

— Johann est chef de groupe. Il te briefera sur les détails. Bonne chasse.

Pâtissier dans la biscuiterie familiale, Johann Serec est un cousin de Bénédict. Il partage avec lui sa large carrure et la rondeur de ses traits. Avec un clin d’œil complice, il me lance une paire de gants.

— Content de t’avoir avec nous, Ulysse. On est affectés au centre du bestiau. Notre rôle est de tirer pendant que les autres pousseront. Quand le buisson sera suffisamment courbé, nous appuierons tous ensemble pour le faire descendre vers la fosse. Tu es grand, tu te mettras à l’arrière.

J’enfile les deux gants épais, et enjambe la perche pour que nous soyons trois porteurs de chaque côté. Sur un signe de Johann, nous saisissons le lourd pylône et le posons sur notre épaule. Bien plus long et pesant qu’une égide, il est si large que ma main ne parvient pas à en faire le tour. J’éprouverais des difficultés à assurer ma prise sans l’adhérence additionnelle des gants. Je remercie aussi Ivan pour le remède de tout à l’heure, qui me permet d’encaisser sans mal la charge supplémentaire.

Nous entamons la descente vers le pierrier. À la faveur d’une zone dégagée, je découvre enfin notre cible au sommet de la dune opposée. Le buisson noir s’étend sur une quarantaine de pas, pour environ six de profondeur. À peine plus haut qu’un homme, il dérive lentement en biais vers le dévers. Un amas de cette taille au cœur du village poserait un nombre incalculable de problèmes. Les filaments violacés s’introduiraient à l’intérieur des habitations et envahiraient les pilotis des maisons comme ceux des passerelles. Une fois les tentacules enlacés autour des infrastructures, il deviendrait quasiment impossible de les en désolidariser, et le terrain serait endommagé pour de longues années. Il est dès lors impératif de le dérouter avant qu’il n’approche les abords d’Aidel.

Lorsque nous arrivons à proximité de la masse toxique, le ballet des pisteurs bat déjà son plein. Énix et ses collègues tournent autour de l’amas, égide à la main. Dès qu’une grappe s’échappe du nuage, ils la neutralisent en la pulvérisant de la pointe de leur arme. La tâche exige une concentration de tous les instants, car rater sa cible expose le maladroit à un danger mortel. Devant nous, une pisteuse prend appui sur son égide pour s’envoler au-dessus de deux coques isolées. Elle les transperce avant même de retomber au sol, et se rétablit d’une roulade tout en maîtrise. Énix et les autres jeunes gardiens se chargent de ramasser les dépouilles encore humides à l’aide de pinces télescopiques, puis les évacuent hors de la zone. Le nettoyage du terrain permet aux cinq escadrons munis de perches de s’avancer sans risque vers l’amas menaçant. Un de mes équipiers se place devant l’extrémité de notre lance pour y fixer une cassette à grappins. La tranche de l’épais disque jaune présente une série d’ouvertures rondes. Sous la direction de notre chef d’escouade, nous approchons progressivement le mât du buisson. Arrivés au contact, nous introduisons d’une poussée franche l’embout circulaire à l’intérieur de l’enchevêtrement noir. Les remous du fourré font aussitôt tanguer notre groupe, et nous sommes contraints d’affermir notre prise sur la perche pour ne pas la lâcher. À l’aide d’un levier, Johann actionne à distance le mécanisme de la cassette à grappins. Dans un claquement sec, douze ogives jaillissent des ouvertures et sont propulsées au cœur des méandres poisseux. Reliés à leur point d’origine par d’épaisses lanières, les poids s’enroulent autour des bras noirs, et offrent à notre perche une prise solide. Johann lève le poing pour signaler aux autres équipes que notre manœuvre d’arrimage est réussie. La voix d’Ivan s’élève au-dessus des raclements de bottes et du brouhaha des encouragements.

— Prêts pour la poussée ! Perches de têtes et de queue, pression !

Les deux groupes des extrémités chargent en avant, forçant l’amas à interrompre sa progression. Le buisson est pris de soubresauts qui tendent à nous arracher la lance des mains.

— Perches intermédiaires, pression ! Perche centrale, traction !

Dans un cri rageur, notre escouade tire de toutes ses forces sur le mât qui nous relie à la bête. Arcboutés sur la tige noire, nous serrons les dents, car la manœuvre exige un travail constant. Nous varions les séquences de travail afin de réduire l’effort musculaire, et alternons les à-coups avec des périodes de traction continue. Nous avons beau nous dépenser sans compter avec mes cinq camarades, nous ne bougeons pas d’un pouce. Après plusieurs minutes à haler en vain, mon frère décide de changer de méthode.

— À toutes les escouades, on bascule la poussée vers l’avant !

Nous faisons pivoter la perche pour modifier notre angle d’attaque, mais nos tentatives demeurent infructueuses. L’amas reste désespérément immobile. Ivan enchaîne les variations de rythme et expérimente différentes combinaisons pour ébranler le buisson. Après deux heures d’acharnement, nous commençons peu à peu à douter du succès de l’opération, quand retentit enfin le signal libérateur.

— Pause ! On abandonne les embouts, et on retourne au camp de base dans l’ordre et la discipline. Les veilleurs, vous couvrez la retraite.

Ivan passe d’un groupe à l’autre pour féliciter les volontaires épuisés, avant de s’éloigner vers le bivouac en compagnie de Sadri et d’Ourmeaux. Johann libère la cassette à l’aide du levier de contrôle afin que nous puissions extraire la perche de l’amas. Abandonnée au milieu de l’enchevêtrement de filaments noirs, la boîte jaune ressemble à un point de lumière fragile dans les ténèbres. Vu la taille du buisson, il nous sera difficile de revenir la récupérer. Elle est probablement perdue. Lance sur l’épaule, nous retournons vers le camp la tête basse. Après avoir déposé le mât souillé de traînées violettes auprès des palettes de matériel, nous allons nous adosser contre un rocher incliné. En guise de remerciement, Johann distribue à chacun d’entre nous un bâtonnet rosé. Je le saisis avec gourmandise, et approche le biscuit de mes narines en fermant les yeux.

— Voilà la meilleure chose qui m’est arrivée depuis ce matin. Tu es mon héros, Johann ! Et pour ceux qui n’ont pas faim, je suis preneur.

Mon voisin me tourne le dos en riant.

— Même en rêve, ne t’avise pas de toucher au mien. Jo, j’espère qu’on aura droit à une autre tournée.

Le pâtissier lève les yeux au ciel, ravi par l’accueil que nous faisons à sa production.

— N’en faites pas trop, les gars. Le premier est gratuit, mais il va falloir allonger la monnaie pour les suivants.

Je prends un air contrit.

— Tu ne peux pas nous faire ça, patron. Pas après ce qu’on a vécu ensemble.

Ma réplique déclenche des éclats de rire chez mes camarades, bientôt suivis d’un silence religieux, troublé seulement par les bruits de mastication. La biscuiterie Serec est une référence dans tout le village. Nous savourons l’arôme du biscuit croquant, dont notre après-midi de labeur décuple le parfum délicat. Je me mets debout pour chercher Énix des yeux, mais ne distingue aucune combinaison beige dans les groupes alentour. Les gardiens sont probablement déjà repartis au front. Ivan s’approche de notre escouade, et confirme bientôt cette supposition.

— Je vous fais le même topo qu’aux autres. Comme vous avez pu le constater, le buisson est trop massif pour être poussé d’un seul tenant. On va devoir le séparer en plusieurs tronçons et les déplacer un par un. Mes équipes sont en train de harponner l’amas au sol pour l’immobiliser. La procédure est assez technique, c’est pourquoi la périgarde seule s’en chargera. Nous allons bivouaquer ici jusqu’à la fin de l’opération. C’est l’affaire de quelques jours, et les volontaires sont donc invités à rentrer chez eux pour le moment. On vous rappellera quand on aura fini, pour que vous nous aidiez à rapporter le matériel. Merci à tous, vous avez fait un excellent boulot.

Avant de repartir, mon frère m’entraîne à part. Il me dépose une carte perforée au creux de la main, et glisse à mi-voix :

— C’est la clé de chez moi. Prends la petite chambre et installe-toi à ton aise. Il y a de quoi manger dans la cuisine. Tu n’auras donc pas besoin de mettre le nez dehors jusqu’à mon retour.

La perspective d’échapper à de longues et pénibles manœuvres auprès du buisson répand un parfum de vacances chez tous les volontaires, et c’est dans la joie et la bonne humeur que nous regagnons ensemble la route d’Aidel. À retrouver ainsi la convivialité de la vie de groupe, je réalise que j’ai traversé ces dernières semaines dans une grande solitude. Après mon échec à intégrer la Discrète, mon repli sur moi-même m’a fait oublier le bonheur que procure une aussi aimable compagnie. Je jure de ne plus jamais m’apitoyer sur mon sort comme je l’ai trop fait récemment. Malheureusement pour moi, le retour à la maison est encore une fois synonyme d’isolement. Je n’ai aucune envie de me terrer chez Ivan, mais le souvenir de mes déboires du matin est encore vivace. Je resterai donc à couvert tout le temps nécessaire.

À l’orée du village, nous nous séparons en promettant de nous retrouver rapidement autour d’une boisson, serment que je sais pourtant ne pas pouvoir tenir dans l’immédiat. Je marche seul vers le passage du câble, tiraillé par le réveil progressif de mes anciennes douleurs. Le remède administré par Ivan avait effacé pour un temps le traumatisme de mon arrestation, mais ses effets commencent maintenant à se dissiper. Mes épaules sont meurtries et mes jambes vacillent ; je trépigne d’impatience dans la queue qui encombre la plate-forme de départ. Je rêve d’un lit dans lequel m’abandonner, ainsi que d’un repas pour combler ce creux qui grandit dans mon estomac. J’ai faim, et cette sensation insistante assombrit encore mon humeur déjà maussade. À Piétou, je remonte en trombe la passerelle, sans prêter la moindre attention au monde qui m’entoure. Je suis mû par deux impératifs : manger et dormir.

Avant d’établir mes quartiers chez mon frère, je décide de faire une halte rapide dans ma mansarde, le temps de rassembler quelques effets personnels. Je n’aurai ainsi plus à mettre le nez dehors pour un bon moment. Je veux saisir la poignée de la porte d’entrée, mais ma main ne rencontre que le vide. Je réalise avec stupéfaction que celle-ci n’est pas dans sa position habituelle. Le battant est entrebâillé. J’incrimine tout d’abord ma négligence, mais partir pour deux jours sans fermer correctement ma chambre ne me ressemble pas. Après un second regard, je remarque que la clenche est tordue. Ma lassitude disparaît en un instant. On s’est introduit chez moi durant mon absence. Quelqu’un de malintentionné à en juger par l’état dans lequel il a laissé la poignée. Et si l’intrus se trouvait encore à l’intérieur ? Du bout des doigts, je repousse le battant, prêt à prendre la fuite à tout moment. Mais à défaut d’un cambrioleur, c’est un véritable capharnaüm que je découvre avec effroi : le cabanon est sens dessus dessous, draps et couvertures jetés à même le sol, le matelas éventré. Les placards ont tous été visités, et leur contenu jonche désormais le revêtement jaune pâle du plancher. Pris de panique devant cette vision d’apocalypse, je referme en tremblant ce qui tient lieu de porte et file trouver refuge chez Ivan.