Faux pas

Piste Sablou — Aidel

Je suis au sommet de mon art, la vitesse et l’agilité réunies en un seul corps. Sous mes pas, les roches brûlantes du désert défilent à un rythme effréné. Mes yeux analysent le relief pour sélectionner à la volée les blocs stables sur lesquels vont rebondir mes prochaines foulées. Je suis aspiré vers l’avant. Depuis que l’ivresse de la course a remplacé la douleur des premiers milles, le goût salé de ma transpiration se mêle à celui, âpre et sanguin, de l’effort. Seul sur le sommet arrondi de la dune, j’avale les aspérités avec la régularité d’un automate. Je suis concentré sur ma trajectoire, tendu vers mon objectif.

La piste balisée suit un tracé sinueux à travers ce paysage cabossé, mais l’itinéraire que je dessine demeure parfaitement rectiligne. Je connais le terrain par cœur. Je gravis un bourrelet de pierres, enjambe une fissure, et avance en bordure d’un des puits naturels qui jalonnent la crête des collines. Le voyageur ordinaire contournerait la dépression pour maintenir une distance raisonnable avec la bouche béante, mais je ne suis pas un voyageur ordinaire. À quoi bon suivre les chemins tracés par d’autres, quand le désert a tant à offrir hors des sentiers battus ? Je ne résiste pas à la tentation de grappiller quelques secondes de plus, et longe à toute allure le tourbillon de rochers pétrifiés. Plus bas, l’ouverture évasée du vortex se resserre en une galerie sombre, qui s’enfonce à pic vers les profondeurs. Absorbé par ma contemplation de la cavité, je réalise au dernier moment que mes pas me mènent droit sur une crevasse. La tranchée n’est pas très étendue, mais je suis emporté par mon élan, et ne suis plus en mesure de l’éviter. Je bondis pour franchir l’obstacle.

Un formidable impact au milieu du front stoppe net mon envolée. Immobilisé en pleine course, mon crâne résonne comme un gong tandis que mes jambes continuent vainement leur chemin. Je bascule à l’horizontale, et m’écrase sur le dos dans un craquement funeste.

Je gis sur les cailloux tel un pantin désarticulé, n’osant esquisser le moindre geste de peur de me découvrir une blessure ou un membre brisé. Le sang pulse dans mes veines, et s’efforce en vain d’irriguer en oxygène mes muscles tétanisés. Pétrifié par le choc, j’ai oublié de respirer. Ma poitrine se libère, et mes poumons s’emplissent d’un trait de l’air tiède du désert.

Une immensité laiteuse recouvre mon champ de vision. Est-ce déjà pour moi l’heure de quitter cette existence, de recommencer une nouvelle vie dans quelque ailleurs lointain ? Je ne suis pas prêt. Je ne demande qu’un répit, une seconde chance pour exploiter tout mon potentiel. Ce monde semble ne pas vouloir m’accorder la moindre faveur, mais passer vers l’au-delà si près de mon village serait le comble du cynisme, surtout quand je porte avec moi l’espoir de réaliser enfin mes rêves. Alors que gronde en moi le vent de la panique, un picotement se répand à travers tout mon être. J’ai peur. Je suis donc bien vivant.

On dit que les vies se suivent et se ressemblent, mais cette douleur qui me vrille le crâne comme des milliers d’épines enfoncées dans ma chair me paraît trop familière pour appartenir à une nouvelle existence. Je redresse la tête avec prudence. Derrière mes pieds écartés, l’infini blanc du ciel cède sa place à la surface brune du désert. Je suis retombé de l’autre côté du ravin. Tout n’est pas perdu, Ulysse. Respire. Je demeure immobile quelques minutes, le temps de surmonter le vertige. Du mouvement sur ma gauche attire mon attention. Voilà donc la cause de mes malheurs. Deux pas plus haut que le parterre de ses semblables, flotte une pierre plate et ocre, longue comme un homme. Affranchie de la gravité, elle lévite au-dessus du sol, et s’élève en pente douce vers l’atmosphère. Par une fâcheuse coïncidence, le rocher vagabond a croisé ma route au moment même où je m’élançais dans les airs. Ce n’est pas la première fois que ma grande taille me vaut quelques désagréments. Je constate avec satisfaction que mes bras me répondent, et tâtonne dans mon dos. Mes doigts rencontrent le contour déformé de mon sac de voyage. Mes prières se sont avérées trop hâtives. C’est à mon paquetage que je dois mon salut.

Le souvenir encore vivace du craquement qui a accompagné ma chute agit comme un électrochoc. Je défais mes bretelles, ouvre ma ceinture, et m’empresse de m’agenouiller afin d’inspecter mon chargement. Le cadre porteur a l’air intact. L’armature rectangulaire et ses fines traverses parallèles ne présentent aucune déformation visible. Je retourne le sac à dos pour passer en revue les trois compartiments qui y sont arrimés. D’abord la poche imperméable du dessus. Une palpation rapide me confirme que mes affaires et mon kit à outils sont toujours en place. Ficelé avec soin à la base du cadre, l’étui de ma tente pneumatique est couvert de poussière, mais ne révèle lui non plus aucun dommage. Jusque-là, plus de peur que de mal, mais j’ai gardé l’essentiel pour la fin : la bonbonne grise attachée à l’horizontale en travers de l’armature du sac. Ma cargaison. C’est pour ce paquet que je me suis jeté aux premières heures de l’éveil sur la piste qui relie Aidel à Sablou.

Deux heures de marche dans un sens, réception de la marchandise, et retour par le même chemin. Rien de bien compliqué a priori, une journée d’été comme j’en ai vécu tant d’autres à sillonner la rocaille sous une chaleur torride. J’aurais pourtant dû déceler les signes avant-coureurs de l’imprévu. À mon arrivée à Sablou, j’avais erré une heure durant avant de localiser le point de rendez-vous. On avait dressé la tente hémisphérique à l’écart du hameau, au cœur d’un amoncellement rocheux, et sa toile froissée se mêlait sans distinction au désordre alentour. Seule la ligne obscure que dessinait son portillon entrebâillé m’avait signalé sa position.

À en juger par la diversité des caisses de toute taille entreposées à l’intérieur, je ne m’étais pas trompé d’adresse. J’ai annoncé ma présence à grand renfort de raclements de semelle et de toussotements, jusqu’à ce qu’un vieil homme efflanqué émerge des ombres. Je l’ai abordé sans plus attendre, pressé de reprendre ma route.

— Bonjour, je m’appelle Ulysse, et j’ai un bon de retrait à l’attention d’un certain Tahar Pogrec.

Après m’avoir examiné des pieds à la tête, le maître des lieux a saisi en silence le coupon que je lui tendais et l’a retourné plusieurs fois entre ses doigts. Alors seulement, ses lèvres sèches se sont entrouvertes.

— C’est à vous qu’il le confie ?

D’un geste nonchalant, il m’a invité à prendre place sur un petit tabouret, avant de disparaître derrière une montagne de boîtes entassées les unes sur les autres. Je suis resté debout, préférant éviter tout contact avec le mobilier crasseux, choix que j’ai regretté par la suite, tant il a été long à revenir. Il a enfin fait son retour avec une caisse volumineuse dans les bras, et l’a déposée sur un établi. Puis, l’homme s’est appliqué à ôter, un à un, les chevrons qui la maintenaient close. À y regarder de plus près, il ne m’a pas paru aussi âgé qu’au premier abord. Ses cheveux pâles encadraient un visage battu par le vent et sillonné de rides. Il ne m’a adressé que quelques mots, mais je suis convaincu qu’il n’est pas originaire d’ici. Ses hardes, assemblage de pièces de tissu hétéroclite, trahissaient une vie solitaire et nomade.

Son besogneux labeur achevé, l’homme a extrait du coffre une bonbonne grise, qu’il m’a tendue avec mille précautions. J’en ai pris possession, soulagé de constater que le colis n’était pas aussi lourd que son volume l’avait laissé croire. On avait emballé le cylindre aux extrémités arrondies dans une gaine de protection translucide, et rien n’indiquait la nature de son contenu. Impatient d’échapper à la compagnie de l’étrange receleur, j’ai bredouillé une formule de remerciement et suis sorti sans demander mon reste. La suite du voyage s’est déroulée sans incident, jusqu’à cette chute malvenue.

Je fais basculer le sac sur le flanc, desserre les sangles qui maintiennent la bonbonne, et soulève cette dernière avec précaution. Je ne décèle aucune bulle à la surface de l’emballage sous vide. La housse translucide épouse toujours les contours convexes du cylindre, attestant que le colis n’a pas été décacheté ni perforé.

C’est une véritable aubaine pour moi qu’un homme aussi influent que Yves Mæstri m’ait accordé sa confiance. Une livraison pour un tel client suffira à établir la crédibilité qui me fait défaut. Après quelques missions en solo afin d’asseoir ma réputation, je pourrai recruter un marcheur, peut-être deux. Je ferai alors partie de ceux qui ont réussi, que l’on cite en exemple. Les paroles d’Yves Mæstri résonnent encore dans ma mémoire :

— Il y a peu, j’ai passé commande d’une pièce singulière, destinée à une personne très importante pour moi. J’aimerais que vous me la rapportiez. Je n’ai pas pour habitude de faire confiance à des débutants, mais ma fille Énix a des goûts en amitié sur lesquels je n’ai malheureusement plus prise. Elle a la faiblesse d’avoir de la sympathie pour vous, et insiste pour que je vous aide dans vos modestes projets. Nous célébrons prochainement sa nomination à la périgarde, et je ne veux pas lui refuser cette faveur. J’espère ne pas avoir à regretter cet écart de conduite. Je compte sur votre efficacité, et sur votre discrétion bien sûr. Pas un mot à ma fille.

Énix allait donc recevoir un petit quelque chose pour fêter son admission. Et ce petit quelque chose vient d’encaisser le poids d’un homme en chute libre. J’inspecte la bonbonne une seconde fois, en priant pour que le contenu du paquet ait résisté au choc. Je tressaille. À la base du cylindre, une ligne noire et fine a échappé à mon premier examen. La trace apparaît à travers le revêtement opalin. Mon cœur s’emballe. Avec mon index, je frictionne la surface molle, mais la tache sombre se trouve bel et bien de l’autre côté. Je dois me rendre à l’évidence, la coque de protection est fissurée, bien que rien ne laisse présager que la cargaison elle-même soit endommagée. Les scénarios les plus pessimistes se bousculent dans ma tête endolorie. Si remettre le colis dans un tel état relève du suicide professionnel, ne pas le livrer du tout me condamnerait sans détour à l’exil. Je me refuse à considérer cette dernière extrémité. La réparation pourrait être envisageable, mais peu réaliste au vu de mes finances actuelles, sans parler du délai nécessaire, qui me placerait dans une position intenable vis-à-vis de mon employeur. Pourquoi a-t-il fallu que je survive à cette chute ? Yves Mæstri est une légende dans le commerce de produits d’exception. Habitué à traiter avec une clientèle influente, sa richesse n’a d’égale que son impatience proverbiale. Quand il apprendra mon échec, l’addition sera salée. J’en arrive presque à regretter d’avoir la tête aussi dure.

Je m’étais toujours imaginé qu’à vingt ans, je rencontrerais la gloire et le succès. Pourtant, les semaines qui ont suivi cet anniversaire tant attendu ne m’ont apporté que désillusions et amertume. Le destin vient de parachever son œuvre.

Je consulte le nuancier noué à mon avant-bras : la cellule colorimétrique affiche une teinte orangée, presque vermillon. Déjà le début de soirée. Trop tard pour tenter quoi que ce soit maintenant, et demain, c’est la cérémonie. Le seul moyen de m’octroyer un sursis est donc d’éviter le père d’Énix toute la journée. Il sera occupé à parader avec sa fille et oubliera peut-être de venir me trouver. Cela ne m’ennuie pas de rester en retrait des festivités, bien au contraire, car je n’ai aucune envie d’assister en spectateur au bonheur des autres, quand j’aurais dû être, moi aussi, au centre de l’attention.

Je tape du pied pour épousseter mon pantalon. Le nuage de particules se dissipe et révèle une paire de chaussures de marche à l’usure avancée. La gomme n’adhère plus que partiellement et les semelles ont un urgent besoin d’être à nouveau ciselées. Un bon à rien, un raté, voilà tout ce que tu es. Je m’empare de mon miroir de poche, afin de me débarbouiller la face. Au milieu des traînées de poussière dessinées par la sueur, deux yeux dissemblables me contemplent. Le droit, d’un marron profond, m’examine avec indulgence. Le gauche en revanche, d’un gris froid parcouru de reflets bleutés, ne m’accorde qu’un regard déçu, et ébranle un peu plus mes certitudes vacillantes. Enfant, je m’enorgueillissais de cette singularité qui anime mon visage régulier. Je croyais bénéficier grâce à elle d’une place unique dans l’univers, d’un atout propre, qui me différenciait de tous. Même de ma mère, dont j’ai hérité le corps fin et bronzé. Aujourd’hui, le ravissant bambin dont on idolâtrait l’étrange regard s’est transformé en un jeune homme élancé. Maigre, diraient les mauvaises langues. Mais au fil des ans, l’aura qui m’accompagnait a fini par s’éteindre. Dans ce corps qui me rendait si heureux, je me sens désormais terne et sans relief.

Le rocher a ouvert une plaie suintante à la racine de mes cheveux. Le baume raffermissant, dont je me suis enduit la peau ce matin, aurait dû m’éviter ce genre de contrariété, mais le choc a été particulièrement violent. Je retire de ma sacoche un long foulard, le torsade en un épais turban, et l’enroule autour de ma tête.

La blessure masquée, j’endosse mon paquetage et regagne le sentier à peine visible qui sinue entre les rochers. Je progresse à une allure plus mesurée, tout en m’efforçant de refouler mes mauvaises pensées. À intervalles réguliers, les bornes rouge vif dépassent du sol et confortent les traces furtives laissées par les voyageurs précédents. À droite comme à gauche, aussi loin que porte mon regard à travers la brume, les dunes se répètent, parallèles et identiques. Ces ondulations minérales, brunes ou ocres, rythment le paysage de mon pays à la manière de vagues immenses et immobiles. En vieillissant, la croûte se fend, se brise, puis se soulève. Des plaques arides se désolidarisent du sol. Malmenés par les rafales, les fragments s’élèvent dans les airs et vont se perdre dans la vapeur blanche du ciel. J’aperçois au loin plusieurs de ces débris sur le départ, dont celui qui par malheur a choisi de me barrer la route tout à l’heure.

Comme tous ceux qui sont nés aux confins de la péninsule dinexoise, j’éprouve un attachement profond à ce territoire fragile et monotone. Depuis que j’ai l’âge de tenir debout, j’en arpente chaque jour les pentes et les reliefs. Le moindre bourrelet de pierre est pour moi une invitation à partir à la découverte des mystères qu’il dissimule, à explorer les grottes éphémères qu’il abrite. Ce terrain de jeu recèle pourtant son lot de dangers, et peut s’avérer mortel pour les communautés d’hommes qui y vivent, agrippés tels des naufragés au sommet des dunes. Liens aussi ténus que précieux, les pistes raccordent ensemble les îlots de civilisation épars. Au fil de mes excursions, j’ai appris à anticiper les crevasses et les plaques instables qui émaillent les chemins. Je me suis familiarisé avec la flore des collines, afin d’en prévenir les pièges toxiques.

La route d’aujourd’hui ne présente aucune difficulté notoire. Sur la plus grande partie de son tracé, elle suit fidèlement le haut de la langue minérale, et reste ainsi à distance des redoutables pierriers en contrebas. Lors du voyage aller, j’avais tout de même été surpris de trouver un buisson de grappes vénéneuses en travers du chemin. Mi-végétaux, mi-animaux, ces organismes sombres n’existaient pas avant ma naissance. Ils ont envahi les collines suite au Séisme, il y a vingt ans. Si nos aïeux ont toujours su cohabiter avec la flore mouvante et bigarrée qui peuple le reg, le désert de roche, jamais ils n’avaient été confrontés à de tels nuisibles. Au premier abord, les arbustes noirs s’apparentent aux amas de coques ordinaires : un fatras de ballons sphériques ou ovoïdes, reliés entre eux par des bras faméliques. Toutefois, les grappes corrompues ne présentent pas les couleurs chatoyantes de leurs congénères. Enduites d’une obscurité poisseuse et violacée, elles agressent leur environnement avec une extrême virulence. Le buisson de ce matin obstruait le chemin sur une vingtaine de pas, et m’avait contraint à changer d’itinéraire pour éviter de passer à proximité. J’approche à nouveau l’endroit en question et sa masse ténébreuse perce au loin le brouillard.

Des convulsions irrégulières parcourent l’amas. Il semble contaminer les alentours de sa noirceur, et je remarque quelques coques isolées qui se déplacent en solitaire dans les remous du nuage. Perchées sur leurs filaments multiples et contorsionnés, elles errent en tous sens. Des prédateurs en quête d’une proie. Avec un frisson de dégoût, je sors du chemin pour évoluer à flanc de colline. Sous mes pas, les cailloux crépitent et rebondissent dans la pente. J’accélère l’allure, tout en gardant un œil sur le danger qui me surplombe. Le buisson dépassé, je maintiens ma trajectoire plusieurs minutes encore, afin de ne rejoindre le sentier que lorsque la menace se sera définitivement évanouie.

Le détour a le mérite de me changer les idées, et mon optimisme reprend du service. Il faut que je parle à Bénédict. Mon ami trouvera bien une solution pour masquer la déchirure du paquet, sans doute grâce à une de ses invraisemblables combines. Peu importe, tant que celle-ci s’avère efficace, et que le scellé reste intact. J’ai entièrement confiance en Bénédict. Nous nous connaissons depuis l’école, lui, moi et Énix, mais contrairement à cette dernière, lui n’a pas grandi dans l’abondance. Pour pallier les limites matérielles qu’il rencontre, il sait parfois faire quelques entorses à ses principes. J’aimerais ne rien devoir cacher à Énix. Elle est une sœur pour moi. Je me méfie simplement de ses réactions face à des situations auxquelles son milieu ne l’a pas habituée. Si je lui parlais de l’accident, elle se montrerait tout à fait capable d’en toucher deux mots à son père pour qu’il arrange tout. Tout serait joué d’avance. Devant ses supplications, il endosserait le rôle du patriarche magnanime, et m’accorderait son pardon, mais en coulisse, il ferait en sorte que plus personne ne me confie la moindre course. J’ai du mal à saisir pourquoi Énix idéalise autant ses parents. Ils passent leur temps à l’étouffer sous leurs désirs d’excellence, désirs qu’elle assouvit au détriment des siens.

Le balisage amorce un virage progressif vers la gauche, et le sentier évolue bientôt face aux ondulations rocheuses. J’entame la dernière ligne droite : encore deux dunes à gravir, et j’aurai atteint ma destination. Mes épaules me tiraillent, le sac penche trop vers l’arrière depuis ma chute. Je m’arrête pour ajuster la tension des bretelles, mais je ne repars pas tout de suite. Un frisson a parcouru ma nuque. Quelqu’un, ou quelque chose, m’observe. Du coin de l’œil, j’inspecte les environs. Vingt pas derrière moi, une boule sombre et luisante se tient au milieu du chemin. De la taille d’un ballon, elle est juchée sur trois échasses tordues, et semble dépourvue de tout autre appendice. J’ai pourtant la sensation qu’elle me surveille. Cette rencontre s’avère aussi fâcheuse qu’inhabituelle. Les coques solitaires ne s’écartent que rarement des amas toxiques, et le buisson noir se trouve maintenant loin en arrière.

Comme tous les jeunes de ma génération, j’ai suivi la formation élémentaire de la périgarde. Je sais que dans une telle situation, toute agitation de ma part ne ferait qu’exciter davantage mon poursuivant. Je reste donc très calme et me remets en marche, lentement, tout en lui jetant des œillades discrètes. Ses pattes tremblent sous l’effet de la brise, comme s’il allait s’affaisser à tout moment. Je n’ai pas fait trois pas qu’une multitude de membres décharnés jaillissent en se tortillonnant du corps noir, à l’instar de vers émergeant d’un fruit malade. Les tentacules frétillent sur le sol, puis la bête fond sur moi. Ma réaction est immédiate. Je dévale la butte comme un dératé. Mes semelles cognent sur les cailloux tandis que je zigzague à toute vitesse entre les rochers. Ma respiration s’accélère à mesure que je me rapproche du vallon, car en bas m’attend le chaos du pierrier, un enchevêtrement confus de monolithes et de débris. Je n’ose pas me retourner. Surtout ne pas perdre de vue le sentier, je risquerais de finir dans un cul-de-sac ou face à un obstacle infranchissable. Les balises rouges me guident vers un passage étroit, mais dégagé. Je fonce tête baissée dans la brèche, électrisé par l’urgence. Mes foulées se succèdent à un train d’enfer tandis que je détale à travers le couloir de pierres.

La sortie du goulet apparaît après un lacet serré. J’y suis presque. Il ne reste plus qu’à filer tout droit, et je serai hors de danger. Personne derrière. Je me tourne à nouveau vers l’avant, quand une seconde coque jaillit en travers du chemin. Plus le temps de m’arrêter, je dois passer coûte que coûte. Je cherche une voie secondaire, et remarque un bloc incliné en bordure du goulet. Je prends appui d’un pied sur ce tremplin improvisé, et me propulse au-dessus du monstre noir. La bête se tortille sans parvenir à m’atteindre. Mes semelles percutent le sol dans un nuage de poussière. Je reprends ma course effrénée sur la piste qui remonte maintenant sur le coteau. Mon cœur cogne, le souffle me fait défaut. Je ne tiendrai plus très longtemps. Ruisselant de sueur, je fais taire la douleur et redouble d’efforts face à la pente. À mi-hauteur de la dune, le chemin marque un lacet abrupt. Mon pied dérape et je me rattrape de justesse. Les mains au sol, je jette un coup d’œil entre mes jambes. Dans le paysage inversé, mes poursuivants sont introuvables. Pourvu qu’ils soient distancés. Je me rétablis, et me rue à nouveau en avant.

J’atteins enfin le point culminant de la colline. Le relief alentour apparaît tout à fait inerte, signe que les coques noires ont abandonné la chasse. Je considère, haletant, le chemin qu’il me reste à parcourir, et pousse un soupir de soulagement. Au sommet de la dune suivante se dresse une imposante colonne grise, semblable à un escalier en colimaçon pointé vers le ciel. L’éolienne verticale de la centrifugeuse d’Aidel. Entraînées par le vent du soir dans un ballet silencieux, les trois pales immenses et entrelacées tournoient avec lenteur, soulevant derrière elles un tourbillon de vapeurs chaudes. Au pied de la triple spirale, le laboratoire repose sur deux rangées de pilotis. C’est à l’intérieur du bâtiment trapu que l’énergie générée par l’hélice permet aux chimistes d’extraire les éléments indispensables à notre survie. À partir des composants bruts prélevés au cœur du désert, ils élaborent les substances que nous utilisons au quotidien. Galettes, barres énergétiques, baumes, onguents, pâtes luminescentes, matériaux isolants… Autant d’usages qui garantissent la richesse et l’influence de la CSH, la Compagnie des Sels et des Huiles. Le conglomérat se résume pour beaucoup au plus grand pourvoyeur d’emplois du pays, mais à cet instant précis, la silhouette tourbillonnante est pour moi synonyme du retour à la sécurité.

Je descends au creux du dernier vallon en m’autorisant une légère baisse de régime. La traversée du pierrier se déroule cette fois-ci sans surprise, et je rejoins quelques instants plus tard le raidillon final. En dépit de mon état d’épuisement, je résiste à la tentation de m’arrêter pour faire une pause, et maintiens la cadence jusqu’à mon arrivée à la centrifugeuse. Ce n’est qu’une fois à l’abri dans l’ombre de l’imposante structure que je m’écroule contre l’un des larges poteaux qui soutiennent l’édifice.