Payer la dette

Passerelle secondaire, Aidel

Fortuna semble se désintéresser de ma présence. La maladresse de ma réponse m’a sans doute fait passer pour un simple d’esprit, et c’est pour le mieux. Je bénis aussi Cléore et ses doigts de fée. Sa pommade accomplit des merveilles. Le cœur battant, je me lève sans bruit et m’éloigne à petits pas, pour ne pas attirer l’attention de ma voisine. Je hasarde un regard en arrière, mais Fortuna est toujours tournée vers le dévers, son menton délicat posé sur ses poings fermés. Elle porte une robe turquoise de toile légère, dont l’étoffe plissée descend en cascade depuis un pectoral couleur chair. Même de dos, l’imposante silhouette dégage à la fois une sensation de puissance et de grâce infinie. Je ne suis pas dupe de son apparente décontraction. Bien que brève, notre rencontre à Parognan m’a donné un aperçu de son inébranlable volonté, ainsi que de l’ascendant naturel qu’elle exerce sur autrui. Si elle est venue à Aidel pour me trouver, il est vain d’espérer lui échapper.

Je ne saisis pas quelles peuvent être ses motivations à me libérer des Panacéens, et à me suivre jusqu’aux confins de la péninsule. À moins que Bénédict n’ait vu juste. Si je suis réellement le Clandestin, alors l’accumulation des phénomènes invraisemblables qui bouleversent mon existence s’expliquerait enfin. J’ai du mal à y croire. Oui, j’ai souvent éprouvé la sensation de vivre en décalage vis-à-vis de mon frère autant que vis-à-vis de mes camarades, mais n’est-ce pas le lot de chacun ? Les termes qui définissent le Clandestin dans le sempiternel poème demeurent si vagues qu’ils permettent une infinité d’interprétations. En cherchant bien, n’importe qui pourrait se sentir visé, et c’est sans doute la force de cet outil de propagande.

L’obstination des Panacéens reste l’unique constante dans ce monde en perpétuel changement. La maison dans laquelle j’ai grandi a laissé place il y a des années à une construction nouvelle. Lorsque j’ai eu douze ans, nous avons déménagé dans un appartement de plain-pied, avec un accès facilité à la clinique pour pouvoir y emmener mon père autant de fois que nécessaire. Malgré son handicap croissant, son inébranlable volonté avait constitué durant ma jeunesse un point de repère stable. Sa disparition, suivie du départ de ma mère, a créé un vide que ma cohabitation avec Ivan n’a pas su combler. J’aimerais tant bénéficier aujourd’hui de leur présence rassurante et structurante. Sans eux, je ne fais que dériver au gré des courants.

Alphée et moi sommes opposés en ce sens. Rejetée par tous, elle prend la vie à bras le corps, se projette vers l’avenir comme si son existence en dépendait. J’admire sa liberté, même si bien sûr, je n’envie aucunement sa condition. Je suis fatigué de cette vie dictée par des injonctions extérieures, à commencer par la nécessité, ces derniers jours, de réparer ce maudit chargement. Une simple chute, et toutes mes espérances se trouvent remises en cause. J’en ai assez d’être enfermé dans la peur du lendemain. Pour briser mes chaînes, je dois faire face à l’oppression en suivant mes propres convictions, sortir de ma passivité habituelle, comme je l’ai fait lors de l’agression d’Alphée.

Je m’immobilise au milieu de l’allée étroite où m’ont mené mes déambulations. Une fois de plus, j’ai été contraint de prendre la fuite, mais il est encore temps de redevenir acteur de mon histoire. Je vais retourner voir Fortuna, et clarifier avec elle la situation une bonne fois pour toutes. Après m’avoir sorti des griffes des Panacéens, elle mérite au moins un minimum d’honnêteté de ma part. Je ne sais pas qui elle recherche, mais elle m’a affirmé que ce n’était ni moi ni le Clandestin, et par les temps qui courent, c’est ce qui se rapproche le plus d’une bonne nouvelle. J’écouterai ce qu’elle veut me dire, et si ses investigations visent quelqu’un de mon entourage, il me suffira de feindre l’ignorance. Craignant de perdre ces nouvelles résolutions, je tourne les talons et regagne à toutes jambes le site de la quittance. Il ne faudrait tout de même pas que ma bienfaitrice se soit volatilisée. Par bonheur, Fortuna n’a pas bougé. Visiblement absorbée par le spectacle, elle contemple la lente envolée du monolithe et se trouve dans la position exacte où je l’ai abandonnée quelques minutes auparavant. Les vestiges de la résidence Nuvès flottent désormais à hauteur de la passerelle, toujours gouvernés par les câbles de guidage. Les trois lignes tendues restent sous l’étroite surveillance de Pierre Mérinal afin de prévenir toute collision avec les infrastructures environnantes. Encore haletant après ma course, je me place un pas derrière Fortuna et lâche d’une traite :

— Je te dois la vie. Sans toi, je serais au mieux devenu fou à tourner en rond dans une cellule. J’accepte ton marché. Si je peux t’aider à trouver celui que tu recherches, je le ferai.

Sans se détourner du spectacle, elle me répond d’une voix douce :

— Je suis heureuse que tu aies fait ton choix. Ne te cache pas, je comprends que tu souhaites te transformer en un autre que toi-même. Moi aussi, il m’arrive de m’accorder quelques libertés avec mon apparence.

Elle m’avait reconnu depuis le début. Décidément, il est vain d’espérer échapper à cette créature. Au moins ai-je été inspiré de prendre les devants. Fortuna poursuit :

— Je ne réclame pas grand-chose, seulement que tu me fasses la lecture. Je veux que tu consultes pour moi l’un des registres de la périgarde. Celui de l’année du Grand Séisme, il y a vingt ans. C’est également l’année de ta naissance, je crois.

Je reste perplexe face à une requête aussi aisée.

— C’est tout ce que vous attendez de moi ?

— Tu m’as bien entendue.

— Mais, ce registre, il est en accès libre au bureau des gardiens. N’importe qui peut le consulter sur place. Pourquoi avez-vous besoin de moi ? Si vous le désirez, je peux vous y emmener, c’est à deux pas d’ici.

Elle reste un instant silencieuse, avant de formuler une réponse énigmatique.

— Certaines choses appartiennent à mon domaine de compétences. D’autres non.

— Eh bien, soit. Finissons-en avec cet « échange », comme vous l’appelez, et nous serons quittes.

D’un mouvement fluide, elle se met debout, et attend que je lui montre le chemin à suivre. C’est la première fois que je lui fais face, et je réalise à quel point elle est imposante. Façonnée de courbes gracieuses, elle me domine de toute sa hauteur et baisse sur moi des yeux dont la dureté tranche avec les rondeurs de son visage presque enfantin. Déstabilisé, je me détourne avec raideur, et la guide à travers la foule éparse. Je me demande ce que pensera Bénédict en me voyant en telle compagnie, mais j’ai beau scruter les alentours, mon ami reste invisible.

Je n’ai pas menti en affirmant que la représentation périgardienne se trouvait à proximité, car nous nous approchons déjà d’un bâtiment à l’allure singulière. En forme d’ogive, la structure est formée par un pourtour de tubes effilés, qui s’élèvent en spirale jusqu’à son sommet. Contrairement à la plupart des constructions du village, légères et pourvues d’enveloppes pressurisées, le quartier général de la périgarde est érigé en mycélium calcifié, un matériau dur comme la roche. La croissance lente des champignons exige une patiente surveillance de plusieurs années avant d’obtenir une coquille habitable, ce qui rend l’utilisation de cette technique aussi rare que coûteuse.

Nous franchissons la double porte ouvragée et pénétrons dans le bâtiment, où nous accueille une fresque colorée qui recouvre en totalité le plafond du hall. L’œuvre monumentale dépeint les différents corps de la périgarde, et semble vouloir imposer toute sa majesté à la galerie de portraits disposée sur le mur tout autour de la pièce. Les visages imprimés des gardiens illustres nous toisent de leurs regards figés et graves, tandis que nous avançons vers le pupitre installé devant l’entrée de la salle suivante. Alerté par le bruit de nos pas, l’agent de service traverse le rideau de cordelettes qui recouvre l’embrasure. Je reconnais Rémi Seito, l’élégant pisteur qui a rejoint la garde le même jour qu’Énix. Je suis étonné de le trouver là, et non avec les autres à œuvrer au déplacement du buisson noir. Connaissant le professionnalisme de Rémi, son aide se serait révélée précieuse pour une opération d’une telle envergure. Visiblement, on ne lui pardonne toujours pas son passé au sein de la milice, et le nouvel admis se voit cantonné aux tâches subalternes. Identiques par leur fonctionnement hiérarchisé et par leur culte de la performance, la milice et la discrète constituent deux organismes bien distincts, parfois même adverses. On ne transite pas de l’un à l’autre sans essuyer quelques affronts, à plus forte raison quand on a le physique d’une divinité incarnée. Susciter la jalousie de ses supérieurs n’offre aucun raccourci pour monter en grade. Oubliant un instant mon travestissement, j’interpelle affectueusement le jeune pisteur.

— Salut, Rémi. Mon amie aimerait consulter vos archives.

— Bonjour Madame. Enchanté, Monsieur… ?

Je réalise mon impair, et me reprends aussitôt.

— Excusez ma familiarité. On nous a indiqué que vous pourriez nous aider dans nos investigations. Nous cherchons un registre assez ancien. Celui d’il y a exactement vingt ans, l’année du Séisme.

— Certainement, je vous l’apporte. Je vous prie de m’accorder quelques instants.

Nous attendons près du pupitre pendant que Rémi disparaît dans la pièce adjacente. Je suis impatient d’en finir avec cette mascarade, mais le gardien tarde à faire son retour. Afin de me soustraire à la présence oppressante de Fortuna, je déambule dans le hall pour passer en revue les visages sévères accrochés au mur. Je m’immobilise devant une œuvre horizontale qui tranche au milieu des portraits aux poses identiques. Sous l’image, un cartel en indique le titre, mais je n’ai pas besoin de me pencher pour le lire. Je connais par cœur chacun des mots de l’intitulé, et je pourrais citer, dans l’ordre, le nom des trente personnes qui y sont représentées. À eux tous, ils forment les « Héros d’Aidel », des hommes et femmes dont la bravoure et la ténacité exemplaires ont sauvé le village de l’anéantissement il y a vingt ans. Dans les semaines qui ont suivi le Séisme, les Aidelois s’étaient organisés tant bien que mal pour repousser les incursions quotidiennes de dizaines de buissons noirs. Jusqu’à ce matin funeste, où une masse sombre d’une taille jamais encore observée a déferlé sur la bourgade épuisée. Tout semblait perdu. Afin de rendre possible l’évacuation de la population, un groupe de citoyens déterminés est resté en arrière pour freiner l’amas dans un dernier baroud d’honneur. Le lendemain pourtant, le commando luttait toujours. Mieux, les valeureux résistants avaient réussi à diviser la marée violette en une multitude de buissons isolés, qu’ils ont ensuite détruits l’un après l’autre, permettant le sauvetage du village.

Dévoilée lors de la troisième commémoration du Séisme, la peinture montre les héros victorieux, debout dans leurs combinaisons grises, le regard triomphant. Seul mon père est pudiquement représenté assis devant ma mère. Lui qui a livré le combat au cœur même de l’amas, là où des hordes de grappes l’avaient entraîné, n’a jamais plus été en mesure de se tenir sur ses jambes ni de porter l’uniforme. À leur côté se dresse un Théo Serec aux yeux pétillants, puis Ali Ourmeaux, vingt ans plus jeune, le menton rasé de près et les cheveux en bataille. Près de la moitié des braves a la main gauche levée : ce sont ceux qui ont payé du prix ultime le sauvetage du village. Bien avant mon père, ils nous ont quittés pour commencer une nouvelle vie dans un autre monde. Un étrange mélange de fierté, de tristesse et d’envie m’envahit chaque fois que je me trouve face à cette image. Je n’en détache les yeux que lorsque le documentaliste fend à nouveau le rideau. Rémi se frotte les mains, visiblement embarrassé.

— Pardonnez mon absence prolongée, mais je ne suis pas parvenu à localiser le registre en question dans nos archives. Il a dû être rangé ailleurs. Pourriez-vous repasser dans quatre à cinq jours ? Je suis nouveau, et vous serez mieux renseignés lorsque mon supérieur sera de retour.

Je m’apprête à prendre congé, soulagé de m’en tirer à si bon compte, lorsque Fortuna émet une suggestion.

— Ne gardez-vous pas quelque part une trace des entrées et sorties des documents conservés ici ? Le registre est peut-être en la possession de l’un de vos membres.

Rémi hausse les sourcils.

— C’est peu probable, mais nous prenons en effet note des emprunts. Je reviens tout de suite.

Quelques instants plus tard, notre interlocuteur réapparaît, l’air triomphant.

— Vous aviez raison, Madame. Le registre ne se trouve pas ici. Il n’est pas mentionné dans les derniers inventaires, mais en remontant plus loin, j’ai fini par retrouver sa trace. Chose étonnante, le recueil a été emprunté dès sa parution, de sorte qu’il n’a véritablement jamais occupé nos rayonnages.

Fortuna affecte un large sourire, démenti par son regard.

— Vous êtes décidément plein de ressources, jeune homme. Mais n’y a-t-il pas un risque à laisser un registre aussi longtemps à l’extérieur ? Il pourrait avoir été égaré.

— C’est inhabituel en effet, mais il n’est pas précisément perdu. Il a été emporté par le coordinateur de l’époque. J’imagine qu’il a simplement oublié de le rapporter. Je le lui signalerai dès son retour.

Fortuna remercie chaleureusement notre hôte, avant de me précéder hors du bâtiment. Alors que je pensais m’être acquitté de mon engagement, ma comparse met fin à toute idée de dérobade.

— Nous allons récupérer ce registre.

— Vous n’avez pas entendu ce qu’a dit Rémi ? Ils ne l’ont plus.

— Eux, non. Tu iras le chercher chez celui qui le conserve depuis deux décennies.

Au moment de lui dire que j’ignore de qui il s’agit, les paroles du pisteur me reviennent en mémoire. Le coordinateur de l’époque, celui qui détient le document, c’est Ali Ourmeaux ! Bien qu’il se soit absenté avec le reste de la périgarde, il n’est pas question que j’entre par effraction dans la tanière de l’actuel formateur. Je décide de prendre congé, mais Fortuna ne saisit pas la main que je lui tends. Je m’éclaircis la gorge.

— C’est ici que nous nous disons au revoir. J’aurais volontiers passé la journée à vous lire le registre, s’il avait été disponible. J’ai vu avec quelle aisance vous avez infiltré l’antre des Panacéens. Vous devriez pouvoir faire de même chez Ourmeaux sans aucun problème. Merci encore pour votre intervention l’autre jour.

Le visage de Fortuna se durcit imperceptiblement, mais le ton reste cordial.

— Ne t’es-tu pas engagé à me rendre service ? Le hublot à l’arrière de sa maison n’est jamais verrouillé. Contrairement à moi, tu es assez fin pour te glisser dans l’ouverture.

— J’aimerais beaucoup pouvoir vous aider. Malheureusement, ce n’est pas possible maintenant. Je suis attendu, et je ne peux me permettre un retard prolongé.

— Je comprends. Dans ce cas, tu me retrouveras demain devant la résidence de l’ancien coordinateur. J’y serai, quelle que soit l’heure.

Sur cette injonction catégorique, elle me tourne le dos, et s’éloigne sans me laisser le temps de répondre. Impuissant, je reprends la direction de la quittance, contrarié de n’avoir pu me libérer pour de bon de son emprise. La diablesse ne renoncera pas avant que je lui apporte ce qu’elle recherche. Eh bien, elle attendra. Son affaire ne me concerne en rien et je ne lui ai rien promis lorsqu’elle est entrée dans ma cellule.

Je me hâte de rejoindre les festivités avant que Bénédict ne s’alarme de mon absence. À peine ai-je regagné nos places, le voici qui revient, le visage fermé. Je l’interroge sur son humeur maussade, mais mon ami me somme de me lever.

— Viens, allons parler ailleurs.

Je le presse de questions dès que nous nous sommes éloignés des autres convives.

— Alors, qu’est-ce qu’il a dit ? Il accepte de s’occuper du scellé ?

Bénédict me répond avec sa moue des mauvais jours.

— Pour tout t’avouer, il se dégonfle. Soi-disant que le risque de se faire pincer est trop grand. Il prétend que la milice est aux abois depuis le dernier séisme. J’ai tout essayé. Je lui ai proposé le double de ce dont on avait convenu, mais il ne veut rien entendre. Il ne fera rien pour nous tant que la situation ne sera pas revenue à la normale. Ulysse, tu es fatigant. Pourquoi m’as-tu entraîné dans cette histoire ? Je sens que mon karma se détériore à cause de toi. Tu sais bien qu’il ne faut pas se mêler aux affaires des puissants. Nous autres, on n’est pas fait pour ça.

Inutile de répliquer. Par le passé, ses parents se sont publiquement opposés à la régente. Leur contestation du pouvoir en place a achevé leur mise au ban des notables, et Bénédict s’est juré de ne pas reproduire les mêmes erreurs. S’il déteste être entraîné dans des événements qui le dépassent, je le connais suffisamment bien pour savoir que sa colère n’est que provisoire. Il ne me laissera jamais tomber, et, bien qu’il se maudisse d’avoir accepté de m’aider, il recommencerait sans hésiter. Depuis tout petit, nous partageons tout, nos joies comme nos peines, mais je ne dois pas oublier que son enfance n’a pas été aussi heureuse que la mienne. C’est la raison pour laquelle j’ai omis de lui parler de Fortuna. Je préfère le préserver pour l’instant d’un nouveau motif d’inquiétude, d’autant plus que je compte bien faire sortir cette femme de ma vie le plus tôt possible.

Nous bifurquons sur une passerelle annexe peu fréquentée, à proximité de la crête de la dune. Bénédict s’accoude au parapet avec un profond soupir. Je m’installe à ses côtés, sans dire un mot, et contemple le paysage en attendant qu’il se décide à livrer ce qu’il a sur le cœur. Notre observatoire nous offre une vue panoramique sur les citernes de la CSH. Le slogan blanc scintille dans les courants d’air torrides qui balaient les immenses réservoirs.

Après de longues minutes de silence, je me tourne vers Bénédict. Mon camarade semble avoir retrouvé une certaine sérénité, mais continue de regarder droit devant lui avec des yeux infiniment tristes. Si l’on me demandait de décrire mon compagnon, je brosserais sans hésiter le tableau d’un garçon jovial et bon vivant, pétri d’humour et de superstition. Il existe toutefois une seconde facette au personnage, un versant plus sombre que j’ai parfois du mal à comprendre. Sans le moindre signe avant-coureur, il peut passer du rire franc à la plus profonde mélancolie. J’aimerais me montrer imperméable à ses changements d’humeur, mais ces derniers finissent toujours par déteindre sur moi et à me saper le moral. Quitte à nous morfondre tous les deux, je décide de briser le silence pour aborder avec lui un sujet qui me tient particulièrement à cœur.

— Tu n’as pas l’impression que, depuis quelque temps, le monde entier va de travers ? Je sais que nous avons eu la mauvaise idée de naître l’année où tout a commencé à se dégrader, mais j’avais tendance à penser que les générations précédentes se complaisaient un peu trop dans la nostalgie, et exagéraient les choses. Maintenant, je n’en suis plus si sûr. J’ai l’impression que nous nous trouvons au beau milieu d’une tempête, comme si le sort s’acharnait volontairement sur nous, sur moi en particulier.

Je dévisage Bénédict pour guetter une réaction. Le regard perdu sur les gigantesques réservoirs, il s’interroge à voix haute.

— Et si c’était vrai ?

J’ai peur de ne pas aimer ce qui va suivre. Bénédict a pris l’habitude d’accorder trop de crédit aux rumeurs, mais il est loin d’être stupide, et l’accumulation récente des incidents me concernant paraît trop improbable pour être tout à fait fortuite. Bien que l’idée que je puisse être le Clandestin fasse son chemin dans mon esprit, je ne suis pas encore prêt à l’entendre dire, surtout de la bouche de mon meilleur ami. Je me cramponne au rail de sécurité quand il reprend la parole.

— Est-ce que Dieu nous ressemble ? Est-ce que tu crois que le monde nous ressemble, comme il est écrit là-haut ?

Je considère les lettres immenses, soulagé de m’être trompé sur ses intentions.

« DIEU A CRÉÉ LE MONDE À NOTRE IMAGE »

Cette phrase doit avoir une signification, ou elle n’aurait pas été apposée ici, mais celle-ci m’a toujours échappé. Bien que j’aie en plusieurs occasions questionné mes parents à ce sujet, je n’ai eu droit qu’à des réponses évasives, comme si le sens original du message avait été effacé de notre mémoire commune. Je m’évertue une nouvelle fois à déchiffrer l’énigmatique formule, quand Bénédict retrouve soudain sa bonhomie et m’étreint affectueusement les épaules.

— Allez, viens, grand gringalet. Tu as une tête plus sympathique que d’ordinaire, c’est suffisant pour me remonter le moral. Je me fais trop de soucis, et toi aussi. Rentrons à la maison goûter quelques-uns des mets succulents que tu as apportés de chez ton frère. J’ai une faim terrible ! Et ne t’avise pas de te replonger dans ton atlas d’anatomie, j’ai besoin de compagnie !

Il se frotte le ventre et écarte les bras en souriant de toutes ses dents.

— Qu’en penses-tu, Ulysse ? Si Dieu a fait le monde à notre image, est-ce qu’il l’a fait rond comme moi, ou bien tout sec comme tu l’es ?

La question me cloue sur place, car les mots de Bénédict viennent d’illuminer mon esprit d’un véritable électrochoc. J’écarquille les yeux et frappe mes deux paumes contre mon front. Bénédict me dévisage avec incompréhension, tandis que les pièces du puzzle s’assemblent à grand bruit dans mon cerveau bouillonnant. Un atlas ! Je suis abasourdi par l’évidence de cette révélation.

Je sais maintenant ce qui est dessiné sur la page aux courbes parallèles. Ce ne sont pas seulement les lignes qui sillonnent la pulpe d’un doigt. Non, l’ouvrage qui nous attend chez Bénédict représente infiniment plus que l’anatomie d’un être humain.