La quittance

Appartement Serec, Aidel

Bénédict me dévisage, incrédule.

— Amar Galeo est allé fouiller chez toi ? Ça ne te suffisait pas d’avoir les Panacéens aux trousses pour que tu te farcisses aussi les hommes de main de la régente ?

Tout cela n’a aucun sens. Quelles motivations ont pu pousser le conseiller à la sécurité du légat à s’intéresser à moi ? Est-ce parce que je compte Diane parmi mes amis, ou bien a-t-il eu vent de mon inclination pour Sœline ? Nous ne nous sommes pas adressé la parole, ni même entre-regardés. Aucune raison pour que cela arrive. Je ne suis personne, un simple livreur face à un représentant direct du pouvoir de Malai-Trémise, un notable qui a ses entrées auprès de la régente.

Je demande à Cléore de recommencer son récit depuis le début, et d’y inclure les moindres détails, y compris les plus insignifiants à ses yeux. Elle s’exécute de bonne grâce, et me décrit à nouveau l’homme corpulent qu’elle a vu pénétrer dans ma chambre. Pas de doute, elle ne s’est pas trompée sur l’identité du saccageur. Maudit soit le garde du corps, qui a le don de me pourrir l’existence. La tête dans mes mains, je pousse un grognement de rage. Bénédict me tape amicalement dans le dos.

— Tu n’y peux rien. Tu as dû naître un jour de mauvaise fortune, voilà tout.

Je vais finir par croire à ses superstitions. Non seulement Sœline m’a joué son numéro de charme pour se jeter séance tenante dans les bras d’un autre, mais elle a choisi celui-là même qui, pour une raison qui m’échappe, a décidé de mettre ma vie sens dessus dessous. Non, ce serait trop simple de la tenir pour responsable. Elle n’y est sûrement pour rien et moi seul suis à blâmer de prendre mes désirs pour des réalités. C’est tout de même invraisemblable qu’une femme aussi merveilleuse puisse s’enticher d’un pareil butor. Je me tourne vers Bénédict.

— J’irai avec vous à la quittance. Sœline y sera, et j’en profiterai pour lui parler. Elle a beau s’être amourachée de ce type, c’est une véritable Aideloise. Elle me le dira si elle est au courant de quelque chose.

Mon ami me dévisage avec une moue peinée.

— À ta place, je ne me ferais pas trop d’illusions. Chaque fois que tu t’approches de cette fille, ça se termine mal. Et je croyais que tu voulais rester discret pour le moment. Tout le monde réalisera que tu n’as pas quitté Aidel si tu sors en public. En plus, qui te dit qu’Amar ne l’accompagnera pas ?

— Peu importe s’il vient. Il ne doit même pas savoir à quoi je ressemble, et je trouverai bien un moyen de parler à Sœline seul à seul. Mais tu as raison, je dois éviter de me faire remarquer.

Cléore, qui n’a raté aucune bribe de la conversation, intervient.

— Vous me faites de la peine tous les deux, à vous noyer dans une goutte d’eau. Ne bougez pas, je vais régler votre petit souci.

Elle file dans sa chambre et en ressort avec un tube de pommade.

— Ferme les yeux Ulysse. Allez, dépêche-toi !

Je m’exécute, sachant qu’il est inutile de discuter avec Cléore quand elle a une idée en tête. Avec des gestes aussi rapides que précis, elle applique un baume glacé sur mes joues, s’attarde longuement sur mon arcade sourcilière, et presse l’arête de mon nez. La fraîcheur de l’onguent se mue bientôt en un picotement persistant.

— Arrête Cléore ! Ma peau me tire de partout.

— Ce que tu peux être douillet ! Va plutôt admirer ta mine.

Je masse mes tempes douloureuses, et examine à tâtons les contours de mon visage. Les reliefs de mes pommettes comme la courbure de mon front me sont inconnus. Je lève un regard interrogateur vers Bénédict. D’un signe de tête, il m’invite à aller constater par moi-même l’étendue des dégâts dans la salle de bain. La figure encore parcourue de fourmillements, je vais me placer devant le modeste miroir qui surplombe le lavabo. En face de moi se dresse un inconnu aux traits anguleux et au nez proéminent, qui partage pourtant avec moi des yeux vairons et des cheveux ras. Les parties neuves de mon visage forment des excroissances sensibles et spongieuses. Cléore m’a administré une crème inflammatoire avec une dextérité qui témoigne d’une pratique régulière.

— C’est fascinant. Tu as un don, mais est-ce que tu peux faire quelque chose pour mes yeux ?

La cadette de la famille Serec s’esquive à nouveau avant de réapparaître un instant après, une fiole au creux de la paume. Elle m’intime de me baisser, et me soulève les sourcils afin de laisser couler une goutte d’un liquide sombre sur chacune de mes pupilles. Une nouvelle inspection à mon reflet m’apprend que mon regard est désormais d’un noir profond et uniforme. Me voilà méconnaissable. Ma maquilleuse lâche sur un ton d’excuse :

— Ça ne durera pas très longtemps. À force de battre des paupières, la coloration va finir par disparaître. Pour le visage en revanche, tu ne retrouveras ton minois habituel qu’au matin.

— Tu es extraordinaire, Cléore ! Je suis métamorphosé. Je comprends mieux comment tu fais pour échapper sans cesse à la milice.

Flattée par mon compliment, elle se recompose vite une mine sérieuse et me présente un tube minuscule, rempli aux deux tiers d’un liquide ambré.

— Je sais que tu as donné une pipette à mon frère. Je veux deux gouttes en dédommagement, et c’est un prix d’ami.

Bénédict porte instinctivement une main à la poche de son pantalon. Sa cadette lève les yeux au plafond.

— Dans ton placard. Ce que tu peux être étourdi… Estime-toi heureux que je n’y aie pas touché, j’aurais pu la vider sans que tu t’en aperçoives.

L’aîné disparaît aussitôt dans sa chambre, avant d’en ressurgir une minute plus tard, la pipette entre ses doigts.

— Parfois tu m’inquiètes, Cléore. Comment peux-tu être au courant ? Je te donne tes deux gouttes, mais je t’interdis de remettre le nez dans mes affaires !

Elle hoche la tête, et empoche son dû avec suffisance. Puis, jugeant que nous n’avons plus rien à lui offrir, elle s’esquive sans un mot, et repart à l’assaut des rues d’Aidel. Satisfait de mon nouveau visage, je réclame à son frère de quoi parfaire mon travestissement. Dans la chambre parentale, mon ami dégotte un pardessus élimé, aux manches trop courtes pour moi, mais qui fera amplement l’affaire. Pendant que j’endosse la vieille défroque, Bénédict suggère que nous nous arrêtions à la pâtisserie de Johann pour tester l’efficacité de ma couverture. Son atelier borde la passerelle principale et se situe donc sur notre chemin. Les cheveux dissimulés sous la grande capuche du manteau, j’accompagne Bénédict hors de l’appartement, et gravis avec appréhension l’escalier d’accès à la route suspendue. De construction récente, cette portion de voirie ne bénéficie pas du revêtement en mosaïque en usage au centre du village. Je garde les yeux rivés sur le plancher austère de peur d’être reconnu, mais les badauds saluent Bénédict sans me voir.

Johann Serec a établi son affaire dans un bâtiment parallélépipédique rudimentaire, relié à la passerelle par un pont cintré. Nous nous dirigeons droit sur la boutique, dont le fronton brille d’une inscription en lettres dorées : « Atelier Serec, Douceurs & Délices ». Le boyau d’accès est trop étroit pour s’y croiser de front, et les clients qui nous précèdent longent le parapet pour regagner la rue. Nous attendons que la voie se libère et passons la porte, de laquelle s’échappe un appétissant fumet. L’espace intérieur se révèle aussi étriqué que les abords du magasin. Un comptoir minimaliste traverse la pièce, et sépare la zone réservée aux visiteurs de celle consacrée au service. Cette dernière est déserte quand nous faisons notre entrée. Nous patientons donc face à une cloison couverte de boîtes de couleurs vives qui masque l’arrière-boutique. La voix forte de Johann retentit à travers l’orifice du passe-plat, puis une tête coiffée d’un bonnet apparaît dans l’ouverture.

— Salut Bénédict. Je lance une nouvelle fournée et j’arrive.

Notre attente prend fin quand une porte dissimulée dans le mur d’étagères pivote sur ses gonds pour laisser entrer le maître des lieux. Après s’être essuyé les mains dans son tablier, Johann en tend une à son cousin et m’adresse un salut silencieux.

— Ta mère est déjà passée. Si tu as besoin de quelque chose, il faudra le lui demander. Vous êtes ensemble ou monsieur veut passer commande ?

Mon ami me serre contre lui.

— Je venais juste te dire bonjour avec un vieux copain de passage. Je l’emmène à la quittance de Maximilien Nuvès.

— Souhaite-lui le meilleur de ma part. Je ne pourrai probablement pas me libérer. Ça n’arrête pas de défiler.

Comme pour donner raison au pâtissier, la porte grince dans notre dos, et un client se faufile à l’intérieur du magasin. Nous en profitons pour nous éclipser avant que Johann ne s’attarde trop sur le « vieux copain » de son cousin, et ne reconnaisse en lui le compagnon de perche. Revenus sur la voie principale, nous célébrons avec entrain ma nouvelle identité. Si Johann a été abusé par mon déguisement, je peux aborder sereinement mon retour à la vie sociale. Qu’il est bon de mettre enfin le nez dehors ! Le recueil m’a captivé deux jours durant, mais la contemplation continue des lignes rouges commençait à virer au mal de crâne.

La maison de Maximilien Nuvès, l’oncle de Sœline, se trouve en contrebas des citernes de la CSH, à l’autre bout du village. Après avoir traversé l’agglomération dans sa plus grande longueur, nous bifurquons sur une passerelle secondaire, et rejoignons un groupe agglutiné sur un côté de la chaussée. Tous ses participants ont leurs regards tournés vers le creux en dessous. Je me penche à mon tour par-dessus la balustrade, et découvre les prémices du spectacle auquel nous sommes venus assister.

Une vingtaine de personnes encerclent la silhouette ronde d’une habitation, du moins ce qu’il en reste. La bâtisse qui se tenait ici il y a encore dix jours a maintenant perdu cloisons et toiture, ainsi que tout son mobilier. Seul son squelette subsiste aujourd’hui. Une esquisse fragile, qui laisse imaginer les contours de la maison d’autrefois. Des guirlandes de fanions blancs enrubannent la charpente et ondulent dans la brise, comme pour souhaiter bon vent à un voyageur sur le départ. Sur chaque drapeau, un proche de la famille a écrit le souvenir d’un moment particulier, vécu entre ces murs désormais disparus. L’édifice penche vers le dévers, et trône au centre d’une accrétion rocheuse. Le plateau de minerai ancien est entouré d’une faille sinueuse, au cœur de laquelle on a planté à intervalles réguliers de longues tiges noires. Actionnées de concert, les barres à mines donneront l’ultime impulsion qui libérera enfin la maison de la dune. Depuis plusieurs années, la dalle sur laquelle avait été construite la demeure présentait des signes de décrochage. Malgré l’installation de vis d’ancrage à travers la roche, la plaque se soulevait un peu plus chaque année, et la maintenir au sol se révèle désormais irréaliste. Compte tenu de la taille du terrain à arracher, il a été décidé d’abandonner sur place la structure de la bâtisse, qui prendra bientôt son envol, debout sur son tapis rocailleux. Déconnectée de la colline, la plate-forme s’élèvera en douceur, avant de quitter définitivement le village. On suivra son ascension jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse dans l’immensité du ciel, emportant avec elle les souvenirs d’un lieu disparu. Si la quittance reste un événement empreint de nostalgie, elle signifie aussi le début d’une nouvelle histoire, inscrite sur une roche jeune et fertile.

Un homme trapu, aux cheveux blancs et bouclés, entame une dernière ronde autour du site. De son œil aiguisé, il vérifie la position de chaque levier, s’assure de la bonne tension des trois câbles de guidage. Arrimés à la plaque en partance par des clous gigantesques, les épais cordages serviront à corriger la trajectoire de l’îlot flottant une fois qu’il aura pris son envol. Expert en science des minerais, le bien nommé Pierre Mérinal est le desquamateur d’Aidel. Exerçant une profession aussi rare qu’exigeante, il lui incombe la responsabilité de surveiller et de prévenir le décrochage des pierres du village. Fort de sa longue expérience, il est capable de déceler au bruit de son bâton de marche quels blocs sont susceptibles de lâcher prise. On extrait la roche fragilisée, avant qu’elle n’endommage les constructions qui la surplombent. Lorsque la zone est trop étendue pour une action limitée, on organise sa scission définitive, et c’est cela que la cérémonie de la quittance accompagne. Les membres de la famille Nuvès se tiennent en retrait du cercle formé autour de leur ancienne demeure. Ils se blottissent les uns contre les autres, partagent des sourires, mais aussi quelques larmes. Sœline se trouve parmi eux, magnifique dans sa robe blanche et cintrée. Mon cœur se serre au souvenir de nos regards échangés durant sa performance. C’était il y a huit jours, autant dire un siècle. Elle est hors de portée à présent. Et moi qui viens lui faire part de mes doutes sur son compagnon, alors qu’elle et sa famille traversent un moment fondateur.

Son ultime inspection achevée, Pierre Mérinal se tourne vers le propriétaire des lieux. Celui-ci donne aussitôt son assentiment, et le desquamateur appelle ses assistants pour procéder au décrochage. Le cercle se resserre autour de la plaque et chaque auxiliaire saisit sa barre à mine. Parmi eux, je distingue Angeronne et Théo Serec, les parents de Bénédict. À l’instar de leurs camarades, ils ont placé leurs mains sur le levier, dans l’attente du signal. Quand celui-ci retentit, ils s’arcboutent de tout leur poids sur les piquets noirs. Je suis surpris par l’énergie avec laquelle le père de Bénédict se démène, lui qui passe l’essentiel de ses journées à se morfondre sur le canapé de son salon. Sous la pression combinée des barres à mine, la roche se déchire dans un craquement monumental, et se soulève brusquement d’un demi-pas. Les vingt auxiliaires abandonnent leurs outils pour empoigner les trois câbles reliés à l’immense plate-forme dérivante. Ils s’en serviront pour la manœuvrer jusqu’à ce qu’elle ait dépassé les hauteurs du village. Cette phase ascensionnelle pouvant durer plusieurs heures, les spectateurs commencent à refluer du rebord de la passerelle pour tourner vers les tables alignées légèrement en retrait de la rambarde. Comme le veut la tradition, la famille Nuvès a invité voisins et promeneurs à être témoins de l’événement, dans un esprit de convivialité. Bénédict jette un regard intéressé vers le buffet.

— Il reste peut-être encore quelque chose à grignoter.

Nous nous dirigeons tous deux jusqu’au long comptoir, mais, si festin il y eut, il n’en subsiste à présent que les miettes. Dépités, nous prenons place sur deux tabourets fraîchement libérés. À présent que l’étape clé de la quittance s’est déroulée sans encombre, une partie des observateurs commence à quitter les lieux. Nous jouissons d’une vue dégagée sur le spectacle qui se poursuit en contrebas, mais Bénédict n’y prête plus attention. Les sourcils froncés, il examine les convives dans l’espoir d’y trouver la personne avec qui il a rendez-vous. D’un œil distrait, je considère les silhouettes qui s’activent autour du rocher sous les directives du desquamateur. Maximilien invite ses proches à monter sur la passerelle, pour assister à l’envol de son ancienne demeure depuis un poste d’observation plus élevé. Quelques pas en retrait, Sœline suit le groupe de sa démarche chaloupée. Voilà une occasion idéale pour aller lui parler. Je me prépare à descendre à sa rencontre quand elle s’immobilise. Quelqu’un l’appelle par son nom. Je me fige à mon tour en reconnaissant la voix caverneuse d’Amar. À mon grand regret, la chanteuse tourne les talons, et s’empresse de retrouver son favori qui émerge d’en dessous de la passerelle. Bénédict, qui a suivi avec moi le revirement, hausse les épaules.

— Attends un peu, il finira bien par repartir. Je doute qu’il se montre assez patient, ou assez amoureux, pour rester jusqu’à la fin.

Il a sûrement raison, mais l’arrivée du molosse a ruiné en un instant l’enthousiasme qu’une rencontre avec Sœline avait suscité en moi. Les deux tourtereaux disparaissent hors de ma vue sous la passerelle.

Je guette en vain le retour de Sœline, quand un couple prend place au comptoir à nos côtés. L’homme qui vient de s’asseoir sur le siège adjacent à celui de Bénédict nous tourne le dos, mais s’exprime si bruyamment que nous pivotons ensemble dans sa direction.

— Vous restez pudique, et cela vous honore. Je sais que ma compagnie peut être intimidante, mais ne soyez pas farouche. Je ne suis pas aussi terrifiant que les journaux veulent bien le laisser entendre.

Son interlocutrice lui répond sur un ton amusé :

— J’ignore ce que la presse rapporte sur vous, et je dois vous avouer que je n’ai pas la chance de vous connaître.

L’homme rit aux éclats.

— Allons donc, inutile de faire semblant ! Il est vrai que ma présence dans cette contrée reculée constitue un privilège rare pour ses habitants, mais ne prétendez pas ne pas avoir reconnu le grand Briac Pavor !

— Le nom me dit en effet quelque chose. Peut-être ai-je lu l’un de vos écrits dans le bulletin local. Vous êtes chasseur, c’est bien cela ?

— Je suis LE chasseur, Madame. Je comprends que l’émotion ait pu altérer votre clairvoyance. Laissez-moi vous raconter le jour où j’ai fait mordre la poussière à un pyroglyphide.

— Ce ne sera pas nécessaire, je vous remercie.

La voix grave de la femme attise ma curiosité, mais malgré la stature modeste de son interlocuteur, je ne peux discerner son visage sans me pencher au point de révéler à ses yeux mon indiscrétion. Bénédict maîtrise une bouffée de rire et me chuchote :

— C’est le type qui a écrit l’article dans le bulletin !

Je lui réponds sur le même ton :

— Merci du renseignement, mais il faudrait être sourd pour ne pas être au courant. J’ai l’impression qu’il ne va pas se faire que des amis ici, même s’il a l’air de s’en moquer éperdument. Béni, je crois que ton rendez-vous est arrivé. Un type encapuchonné te dévisage depuis un moment.

Bénédict se tourne dans la direction où pointe mon regard, et confirme mes suspicions.

— C’est lui. Je te laisse… Juste au moment où les choses devenaient intéressantes. Tu me raconteras la suite.

Il s’éloigne, m’abandonnant à l’échange irréel qui a lieu deux tabourets plus loin. Vêtu d’une veste noire sans manche, Briac Pavor agite deux bras musculeux pour appuyer ses propos. Ses cheveux raides et grisonnants lui descendent jusqu’aux épaules et je distingue de part et d’autre de son visage allongé les franges d’une barbe fournie et taillée en brosse. Afin de ne pas attirer l’attention, je me tourne ostensiblement de l’autre côté, tout en tendant l’oreille pour ne rien rater de la déconvenue qu’est en train de subir le chasseur.

— Vous seriez donc la première à résister au charme naturel de Briac Pavor ? J’en serais surpris, mais ce ne serait pas pour me déplaire. Entre personnes du même rang, nous sommes faits pour nous entendre. Baissez votre garde, et laissez la passion vous conquérir !

Peu impressionnée, la femme lui répond avec un calme imperturbable.

— Ne vous laissez pas abuser par votre ardeur, si combative soit-elle. Je vous confirme n’être ici que pour assister à cette émouvante cérémonie. Activité à laquelle je souhaite me consacrer maintenant, si vous le permettez.

— Bravo, Madame, votre audace est délicieuse. Votre conquête me rappelle une chasse que j’ai menée il y a des années dans le Curex.

Pavor est aussitôt interrompu.

— Tout bon séducteur doit savoir quand battre en retraite. Ne m’infligez pas l’affront d’insister. Un gentleman de votre qualité.

Un instant privé de parole, le soupirant éconduit lâche une dernière réplique teintée d’amertume.

— Certainement, certainement. Regardez donc le spectacle des paysans, si cela suffit à votre bonheur.

Sans oser me retourner, j’entends le chasseur s’éloigner en claquant les talons. Je ris à l’avance du récit que j’en ferai tout à l’heure à Bénédict, quand la voix suave de la femme s’élève à nouveau :

— Et vous, jeune homme, qu’êtes-vous venu faire ici ?

Le silence qui succède à ses paroles me fait réaliser que c’est à moi que s’adresse cette demande. Embarrassé, je fais face à ma voisine, et ma gorge se serre. Les mots ne parviennent à passer mes lèvres qu’au prix d’un effort désespéré et je me raccroche à la pensée que je suis méconnaissable.

— Je… Je viens assister à la quittance.

Fortuna me renvoie un sourire patient, puis ses yeux quittent mon visage et se portent sur l’effervescence en contrebas.

— Bien sûr. Pour quoi d’autre serions-nous là ?