Aidel
On étouffe sur cette esplanade. J’ai un besoin urgent de prendre l’air. Hagard, je me dirige vers la sortie, l’image de Sœline et Amar dans les bras l’un de l’autre superposée à mon champ de vision. Mon esprit me joue des tours, j’ai dû me tromper. Était-ce vraiment Sœline qui se tenait contre lui ? Elle m’a regardé tout à l’heure, avec des yeux qui en disaient plus long que le plus beau des discours. Le souvenir est encore vivace, je n’ai pas rêvé. Que s’est-il passé pour qu’elle se détourne ainsi ? J’aurais dû aller la trouver dans sa loge, au lieu d’attendre comme un idiot, et laisser cette brute me doubler. Elle me connaît. J’aurais pu tout lui offrir. Lui n’est qu’éphémère, et dans quelques jours, il l’aura oubliée. Le mal est fait pourtant. Je t’ai vue trop belle, Sœline, mais tes actes trahissent ta véritable nature, si ordinaire et prévisible. En fin de compte, tu n’auras que ce que tu mérites. Il te fera souffrir, je le sais. Et quand tu réaliseras ton erreur, il sera trop tard. Le destin s’acharne contre moi, mais j’effectuerai tôt ou tard mon retour en grâce, tu regretteras de m’avoir pris de haut.
La colère me soulage, fidèle et infaillible. Si seulement je pouvais revenir en arrière, et recommencer cette insupportable journée ! Mes déambulations m’entraînent vers la double porte du hall, que je traverse comme un fantôme. Derrière moi, des pas rapides résonnent sur le carrelage. Je me glisse à l’ombre d’un des piliers qui encadrent la sortie, quand la voix de Yves Mæstri me crucifie.
— Votre conduite est inadmissible !
Mon nouvel employeur a décidément le sens du moment opportun, mais je ne suis pas d’humeur à rendre des comptes. Je m’apprête à reprendre ma route sans un regard en arrière, lorsque des cris succèdent aux exclamations du père d’Énix. Je reconnais le timbre lent et caractéristique du commissaire de la propagande, et jette un coup d’œil furtif hors de la couverture du pilier. Yves Mæstri et Paul Nime s’invectivent à l’autre extrémité du vestibule. Difficile cependant de saisir la teneur de leur propos, car ils ont tous deux baissé le ton. Soulagé de ne pas être la cause de la querelle, je profite de la diversion pour me faufiler vers la sortie, et rejoindre au petit trot la passerelle centrale du village. Les visages incrédules des passants me ramènent à la réalité, et me rappellent que je tiens toujours à la main le plateau chargé de friandises. Mal à l’aise, je cherche un moyen de m’en débarrasser, et prends la direction de l’escalier secondaire, au bas duquel a eu lieu l’escarmouche avec les deux apprentis. Je laisse le monde surélevé derrière moi pour me réfugier une fois de plus à l’ombre de la passerelle. Hors de vue, je laisse libre cours à ma frustration, et jette le plateau aussi loin que possible. Le support se fracasse bruyamment contre un pylône, pendant que les mets délicats roulent en silence sur les rochers. Troublé par ma fébrilité, je tente de retrouver mon calme, conscient de payer le prix de la tension accumulée ces derniers jours.
Comme un écho à l’altercation de tout à l’heure, l’odeur âpre et humide des soubassements ravive ma curiosité à l’égard de mon amie au visage grêlé. Alphée erre-t-elle encore dans les parages ? Afin d’en avoir le cœur net, je m’engage dans le pierrier où elle avait disparu un peu plus tôt. À ma grande surprise, je la retrouve assise quelques pas plus loin sous la passerelle. Je l’interpelle :
— Qu’est-ce que tu fais encore là ? Tu n’étais pas censée rester chez toi ? À croire que tu prends plaisir à faire enrager ces abrutis.
Mon ton est plus dur que je ne l’aurais voulu, et ma tirade semble la prendre de court. Piquée au vif, elle se relève sans m’adresser un regard, avant de s’éloigner à grandes enjambées. Je n’aurais pas dû lui parler de cette manière. Après tout, elle n’est pour rien dans mes déboires. J’hésite un instant à la laisser filer, mais ma culpabilité a le dernier mot, et je m’élance à sa poursuite.
Je dois me concentrer pour ne pas la perdre de vue, tant elle se meut avec aisance au milieu des ombres. Malgré mes efforts, je peine à combler mon retard, car je distingue à peine où poser mes pieds. Par chance, elle s’engage bientôt sur un autre escalier, et remonte sur la passerelle. Je cours à sa suite vers la pleine lumière, et presse le pas pour la rattraper. Je parviens, haletant, à sa hauteur.
— Alphée, attends-moi !
Elle me jette un regard perçant, et pointe le doigt en direction de la fête.
— Le gala, c’est par là. Retourne auprès de ton garde du corps avant de te faire agresser une seconde fois.
— Je suis désolé pour ce que je t’ai dit. J’étais énervé, et je me suis mal exprimé.
Elle ne répond rien, mais ne tente pas non plus de me fausser compagnie quand nous reprenons notre marche. Nous sommes seuls sur la passerelle. C’est une belle soirée, baignée d’une aura blanche et diffuse. Probablement l’un des tout derniers jours de lumière, avant que la Nuit n’obscurcisse le ciel jusqu’au milieu de l’hiver. Apaisé par le rythme régulier de nos pas, je retrouve progressivement mes esprits. La musique au loin s’est dissipée, et seuls les grincements du pont et les bourrasques viennent briser le cours de notre échappée. À mesure que nous nous éloignons de la fête et de ses convives souriants, j’ai l’impression de m’éveiller d’un mauvais rêve.
Avec une pointe d’embarras, je guette aux alentours un éventuel observateur indiscret qui risquerait de m’apercevoir en compagnie d’Alphée. Je m’empresse de cesser ce manège, qu’elle n’a heureusement pas remarqué, car elle avance sans me prêter attention. Je suis tout de même soulagé de nous savoir seuls. Je connais trop bien les sarcasmes qui suivraient si l’on nous surprenait ensemble. Je lui jette un regard curieux.
— Où est-ce que tu m’emmènes ?
Elle prend un air mystérieux, et m’examine avec les yeux de quelqu’un qui a une idée en tête, et qui jouit par avance de l’effet qu’il va produire. Après une courte pause, Alphée me répond d’un ton léger :
— Je vais profiter du fait que ce patelin soit enfin vivable.
Elle s’en tient là pour les explications, et se contente de nous emmener droit sur la grande tour d’observation. Arrivée à l’embranchement qui y conduit, elle s’immobilise. La passerelle secondaire glisse en pente douce jusqu’au pied du pilier noir de la tour. Dressée vers le ciel telle une égide colossale plantée au milieu des maisons, la colonne constitue la plus haute construction des environs. À son sommet, une nacelle oblongue coiffée d’un chapeau bombé surplombe le village. Alors que les rafales font claquer nos vêtements, la structure filiforme semble défier la gravité. Seul un regard attentif révèle à l’observateur les filins de soutien, qui descendent s’ancrer dans le sol tout autour du bâtiment.
Alphée se tourne vers moi, la peau mouchetée illuminée par un large sourire. Elle pointe ses deux index vers la nacelle, et, les deux pouces en l’air, mime le recul de deux coups de feu produits par des pistolets imaginaires.
— C’est bon, j’ai liquidé le surveillant.
Toujours hilare, elle emprunte d’un pas léger la passerelle étroite, tandis que l’évidence me frappe. Comme le veut la tradition, l’intégralité des membres de la périgarde participe à la cérémonie. Veilleurs, pisteurs et analystes se congratulent en ce moment autour de boissons multicolores. À cet instant précis, la tour est déserte. Une situation rarissime, puisqu’en temps normal, un gardien scrute sans discontinuer l’horizon à la recherche d’un danger en approche. C’est en tout cas leur vocation originelle, car on leur prête volontiers des occupations moins glorieuses, dont la surveillance indiscrète des allées et venues de leurs concitoyens. Les veilleurs de la périgarde sont en effet réputés pour connaître avant tout le monde les secrets inavouables d’Aidel.
Excité comme un explorateur dépliant la carte d’un trésor, je jette un regard en arrière, avant d’emboîter le pas à mon guide. Alphée a déjà parcouru les derniers mètres du chemin d’accès, et s’attaque désormais aux échelons qui relient le pied du pilier à la nacelle. Elle avale les barreaux avec une énergie débordante, sans se soucier du vent discontinu qui plaque le tissu de son pantalon contre ses jambes. Son foulard manque toutefois de s’envoler. Elle le rattrape de justesse, et le glisse au creux de son corsage.
Je borde ma tunique, et entame à mon tour l’ascension, aussi inquiet qu’impatient d’atteindre le refuge interdit. En haut de l’échelle, Alphée repousse d’une main la trappe ronde qui bloque l’accès au poste d’observation. Je me faufile à sa suite dans l’ouverture, les yeux écarquillés par la curiosité. Ce premier regard m’inflige une amère déception, tant le lieu se révèle exigu et austère. Dépourvue de toute forme d’ornement, la pièce circulaire est traversée du sol jusqu’au toit par la pointe du pilier noir que nous venons d’escalader. Je ne m’étais pas imaginé de décor particulier concernant l’intérieur de la nacelle, mais, si l’on considère l’aura de prestige qui l’entoure, un minimum de lustre et d’apparat aurait été bienvenu. J’aimerais croire que, plus la périgarde se dévoile, moins elle me séduit, mais la simplicité du lieu augmente encore mon regret d’en être exclu.
Je gravis trois marches afin de m’élever à hauteur du bandeau circulaire découpé dans la paroi. Alphée s’est accoudée au comptoir qui borde l’ouverture, et contemple le paysage en contrebas. Je m’installe à ses côtés, ébloui par la clarté du dehors. Alors que je m’habitue à la lumière du jour, le panorama qui apparaît en contrebas balaie en un instant mes peurs et mes doutes. Je connais par cœur ce territoire cabossé, mais c’est la première fois qu’il se révèle à moi d’un seul tenant, comme si je volais au-dessus de la dune. Mes yeux se substituent à mes jambes, et je remonte la grande passerelle qui serpente entre les maisons jusqu’à atteindre les hautes citernes de la CSH, alignées en rangs serrés. Elles sont si petites, vues d’ici. Paupières plissées, j’identifie les sentiers presque invisibles que j’emprunte le plus souvent. Les traces fragiles s’éloignent des constructions avant de se perdre dans le brouillard. Aidel m’appartient. J’en ai arpenté chaque recoin, mais le redécouvrir sous cette perspective me procure un plaisir jubilatoire. Ici, je suis libre, délivré des angoisses du commun des mortels. Je veux à la fois crier mon bonheur et pleurer de soulagement. Qu’il est bon de ne plus avoir peur !
Alphée s’est tournée vers moi et me fixe d’un drôle de regard. Troublé d’avoir été espionné à mon insu, je tente de combler le silence par une remarque appropriée, mais mes pensées s’emmêlent. Je ne parviens qu’à bafouiller :
— Alphée, cet endroit, c’est…
Mon amie rayonne de fierté. Il est évident qu’elle est déjà venue ici, mais je pressens que je suis le premier à accompagner ses escapades. Avec elle, je suis un naufragé coupé du monde. Nous dérivons ensemble au gré des courants. Je me détourne de l’horizon pour lui rendre son regard. Elle accepte le mien sans ciller. Le temps s’étire, indécis, tandis qu’Alphée m’aspire au fond de ses yeux verts. Je devrais dire quelque chose, intervenir pour que la vie reprenne son cours, mais je n’en ai pas l’envie. Dans mon esprit, présent et futur se mêlent pour ne former plus qu’un. Je sais ce que je m’apprête à faire. Elle aussi. C’est logique, inévitable. Car, quand les règles et les convenances s’effacent, la norme devient celle que l’on définit ensemble, et le champ des possibles ne connaît plus de limite.
Sans la moindre hésitation, je me penche vers Alphée, et pose mes lèvres sur les siennes. Mes yeux sont demeurés grands ouverts, mais je ne vois plus rien. Sa chaleur a tout recouvert.
Nous nous fondons l’un dans l’autre, puis elle glisse hors de mon étreinte. Je me redresse. Alphée est tétanisée, le regard fuyant. Elle semble prête à déverser un déluge de larmes, mais aucune ne vient profaner la surface tachetée de ses joues.
Je la vois qui m’échappe, happée par une force contraire. J’approche à nouveau mon visage du sien pour la ramener à moi, mais nos lèvres ne se rencontrent pas : le monde vient d’exploser.
Alors que l’onde de choc me transperce de part en part, mes sens me communiquent des informations contradictoires, et alimentent la nausée qui m’envahit. Ma peau se soulève, puis se relâche, comme vidée de son contenu, tandis que la nacelle vibre à l’unisson du désert. Je perds l’équilibre, rebondis jusqu’aux marches en contrebas, et me raccroche à l’une d’elles en catastrophe. Mes tympans hurlent encore à mes oreilles, puis les tremblements faiblissent enfin. Je me rétablis avec difficulté, surpris que mon corps ait résisté à une telle secousse, et cherche mon amie des yeux. Alphée s’est recroquevillée de l’autre côté de la pièce circulaire. Je l’approche pour m’assurer qu’elle n’est pas blessée. Elle tressaille quand ma main lui effleure le bras. Je la laisse reprendre ses esprits.
Je réalise que mon ouïe fonctionne à nouveau, car des cris étouffés me parviennent du sol. Je me penche au-dessus du rebord pour identifier l’auteur des appels. Les silhouettes des maisons ont disparu. Des tourbillons de débris et de poussières recouvrent la dune d’un épais duvet gris clair. Une éclaircie fugace vient bientôt calmer mon inquiétude. Le village est toujours debout. Foulards filtrants sur le visage, les habitants sont sortis de chez eux, et se précipitent pour prêter main-forte aux plus désorientés. Assister au réveil de la civilisation m’aide à m’extraire moi aussi de ma torpeur.
— Nous devons descendre au plus vite.
J’ai parlé fort, bien qu’autour de nous règne un silence absolu, troublé seulement par les éclats de voix qui nous parviennent d’en bas. Je relève Alphée avec précaution et la conduis vers la trappe par où nous étions entrés. Elle se laisse guider, les jambes chancelantes. Je répète, plus doucement :
— Nous devons descendre, tiens-toi bien aux barreaux. La tour est sûrement moins stable à cause du tremblement de terre.
En prononçant ces mots, je réalise que l’impensable s’est bel et bien produit. Nous venons de survivre à un autre séisme. J’étais trop jeune pour me souvenir du premier, mais l’ampleur du phénomène qui a ébranlé le village ne laisse guère de place au doute. Le récit maintes fois répété par nos aînés a bercé notre imaginaire. Je comprends que nous vivons un événement historique. Vingt ans auparavant, le Séisme originel a marqué la fin de l’âge d’or, divisé notre société, et corrompu la nature. Que va donc apporter celui-ci ? Notre monde peut-il se dérégler plus encore ?
Alphée n’a toujours pas prononcé un mot, mais elle semble appréhender la situation. Je descends l’échelle en premier, mon amie juste après moi. Plus nous approchons du sol, plus l’air est chargé de débris, si bien qu’arrivés en bas, nous nous trouvons recouverts de poussière grisâtre. Nous nous essuyons le visage, et ajustons nos foulards afin de respirer plus aisément. Je m’enquiers de l’état de santé d’Alphée.
— Tu n’as rien ?
Elle secoue la tête.
— Partons d’ici.
Nous titubons côte à côte sans destination précise, rassurés par le simple fait d’être en mouvement. Le pas encore hésitant, nous nous tenons la main pour traverser sans heurt les débris qui jonchent la passerelle. Des cris fusent de tous côtés. Ici pour demander de l’aide, là pour retrouver un proche. Un groupe de villageois nous dépasse en courant, quand des hurlements répétés retiennent mon attention. Je reconnais la voix sans parvenir à l’identifier.
— Alice ! Alice !
Difficile de savoir d’où proviennent les appels, car l’épais brouillard qui nous entoure déforme la réverbération des sons. Les braillements ininterrompus se rapprochent, jusqu’à ce qu’un personnage émerge en gesticulant de la nuée. Méconnaissable sous son voile de poussière, il tient entre ses mains un fusil au canon volumineux. L’homme s’arrête devant nous, et nous dévisage avec des yeux fous. Sa barbe broussailleuse s’entrouvre pour révéler une rangée de dents blanches. Je reconnais ce rictus.
— Ourmeaux, c’est vous ?
L’intéressé sursaute à la mention de son nom. Il referme aussitôt les lèvres, et me toise comme s’il me voyait pour la première fois. Son regard descend lentement le long de mon bras. Je baisse les yeux à mon tour pour contempler la main d’Alphée, serrée dans la mienne. Je relève la tête, pour découvrir qu’Ourmeaux a pointé son arme sur mon torse. Tout doucement, j’écarte mes doigts, et entrouvre les bras en signe d’apaisement. Le formateur reste un instant immobile, semblable à un épouvantail de poudre grise. Un passant arrête sa course, interloqué par la scène invraisemblable qui se déroule au milieu du chemin. Ourmeaux s’avise de la présence de l’observateur. Après un dernier regard dans ma direction, il baisse la garde, et s’enfuit dans le brouillard. Déconcerté, le badaud se remet lui aussi en route. Je réalise que pour la première fois de ma vie, on a braqué un canon sur mon cœur. Machinalement, je me caresse la poitrine, et m’exclame :
— Qu’est-ce qui lui prend ? Le choc lui a remué le cerveau ! J’espère que le reste du village n’a pas perdu ses nerfs.
— Je crois qu’on ferait mieux de ne pas traîner sur la passerelle, au moins le temps que l’air redevienne respirable.
— Tu as raison, je vais aller trouver Ivan. L’esplanade n’est plus très loin. Un second séisme… Je n’arrive toujours pas à m’y faire.
Alors que mon regard incrédule balaie le paysage, Alphée vient se planter devant moi
— Ulysse, ce qu’il s’est passé là-haut, dans la tour. Il faut qu’on oublie ça tous les deux.
Je fronce les sourcils, et tente un sourire.
— Désolé Alphée, mais j’ai une excellente mémoire.
— C’était l’histoire d’un moment, rien de plus. Demain, si le monde n’est pas anéanti, la vie reprendra comme avant. Toi sur les routes. Moi dans les ombres.
— Qui te dit que j’ai envie que la vie reprenne comme avant ?
— On s’en fiche de ce dont tu as envie.
Rageusement, elle abaisse son écharpe et dévoile sa joue criblée de marques violacées. Le ton est cassant, lorsqu’elle poursuit.
— Personne n’a ce qu’il désire. Jamais. Mais une chose est sûre, je sais ce que tu ne veux pas. Toi, au bras d’une fille comme moi. Tu serais rouge de honte.
J’ouvre la bouche pour intervenir, mais elle m’interrompt d’une geste autoritaire.
— De toute façon, je ne veux pas de ta compagnie, tu n’as pas les épaules pour assumer la vie que je mène. Sans ton frère, tu es comme une coque hors de son buisson. Tu te ferais écraser par le premier venu.
Ses mots font mouche, et me blessent plus que je ne souhaite l’admettre. Vexé, je lui rends la pareille, un doigt posé sur ma tempe.
— Bonne idée, continue à vivre toute seule. Ils ont raison, les autres. Ce n’est pas ta peau qu’il faut soigner, c’est là-dedans que tu dois tout changer.
Je m’éloigne d’un pas rageur, conscient malgré ma mauvaise humeur qu’Alphée est plus lucide que moi. Oserais-je réellement me promener avec elle, main dans la main ? Aurais-je le courage d’annoncer une telle relation à Bénédict, à Ivan, à mes amis ? Non, c’est impossible. Ils ne comprendraient pas. Alphée et moi, nous sommes peut-être du même village, mais nous n’appartenons pas au même monde.
Ses derniers mots agissent comme un venin, et troublent mon discernement, si bien que l’événement extraordinaire qui vient de se produire me semble presque secondaire. Au milieu de ce décor en noir et blanc, j’ai l’impression d’être étranger à la souffrance de mes concitoyens. Je les observe de loin qui s’activent autour des habitations couvertes de poussière, sans éprouver la moindre émotion.
Alors que le nuage de particules s’affaisse, le paysage réapparaît peu à peu. Les constructions sur pilotis ont tenu bon, et le village ne semble pas avoir subi de dégâts majeurs. Seule une petite bâtisse à flanc de colline est restée couchée sur le côté, plusieurs de ses piliers n’ayant pas résisté à l’onde de choc. Autour de la maison sinistrée, plusieurs personnes œuvrent au déblaiement des gravats.
De retour aux environs de l’esplanade, j’ai la désagréable surprise de croiser à nouveau Yves Mæstri en compagnie du commissaire Nime. La secousse ne semble pas avoir aplani leur désaccord, et Amar Galeo participe maintenant à la dispute. Dissimulé derrière mon châle, je marche au large du groupe qui s’éloigne vers un passage secondaire, et me hâte de traverser le pont pour rejoindre la place. Un attroupement s’est formé devant la scène où a eu lieu la cérémonie. Au centre, Ivan reçoit avec calme les doléances des notables d’Aidel. Avec ses longs cheveux recouverts de particules grises, son visage me rappelle celui de mon père. Il m’aperçoit, et s’extrait du groupe pour venir à ma rencontre. Il m’examine de haut en bas.
— Rien de cassé ? Je ne t’ai pas trouvé quand la terre a tremblé.
— Je vais bien, j’étais juste sorti une minute. Ivan, que s’est-il passé ? Est-ce que c’était pareil, il y a vingt ans ?
Mon frère pince les lèvres.
— Oui et non. Le choc d’aujourd’hui a été moins violent. D’après les informations que l’on a pu recueillir, les dégâts se révèlent mineurs, mais il faudra attendre quelques heures pour pouvoir dresser un bilan plus précis. Rentre à la maison te débarbouiller. Le nuage de poussière a pu charrier des spores toxiques. Et repose-toi. Nous aurons besoin de tous les bras disponibles pour le grand nettoyage de demain.
— Tu restes ici ?
— Je ne serai pas long. Autre chose : prends le chemin de la combe. Le câble a tenu, mais nous devons évaluer l’intégrité de la structure avant de pouvoir le remettre en marche.
Je me plie à ses recommandations, et remonte la passerelle en sens inverse. À proximité des citernes de la CSH, j’emprunte un escalier vétuste pour descendre jusqu’aux rochers. Ici commence le sentier qui conduit à Piétou par le fond du vallon. Je ne suis pas le seul à suivre le chemin abandonné, et suis bientôt rejoint par plusieurs villageois. En bas de la colline, un agent de la périgarde nous escorte pour la traversée du pierrier, avant de revenir en arrière s’occuper d’un autre groupe. Nous gravissons ensemble la dune jusqu’au hameau, puis nous nous séparons afin de gagner nos foyers respectifs. J’envie les chanceux dont le logement pressurisé a protégé les effets personnels. Dans ma mansarde, la poussière s’est infiltrée par dessous la porte et a réduit à néant mon rangement du matin. Me voilà donc reparti pour un grand ménage. Deux heures plus tard, rompu de fatigue, physique autant qu’émotionnelle, je m’abandonne à un sommeil sans rêves.