Parognan

Piétou, hameau d’Aidel

Les deux jours suivants filent comme dans un rêve. Je n’ai guère le loisir de songer à reprendre mes livraisons, car je suis convoqué chaque matin à la salle commune pour effectuer diverses tâches de nettoyage ou de réparation dans le hameau. Grâce à cet effort collectif, le village et ses alentours retrouvent peu à peu leur apparence familière. L’ambiance générale y est par ailleurs au beau fixe. À croire que la secousse a réveillé un esprit de convivialité et d’entraide qui s’était quelque peu assoupi.

J’ai pris la décision de me joindre à Ivan pour parcourir la route jusqu’à Parognan. Avantage dû à son poste, il est autorisé à utiliser à sa guise toutes les passerelles d’ordinaire payantes qui relient les principales agglomérations du Dinex. En l’accompagnant, j’économise ainsi deux heures de marche, à l’aller comme au retour, et j’évite d’éventuelles rencontres déplaisantes, plus courantes sur le sentier qui serpente au milieu des roches.

Mon frère m’a fait part de son désir de prendre la route cet après-midi. Nous rallierons notre destination en fin de journée et passerons la nuit aux abords du bourg, de sorte que je disposerai de toute la matinée de demain pour effectuer la livraison, pendant qu’Ivan se rendra au foyer de la périgarde parognane. Nous repartirons dès sa réunion terminée afin d’être rentrés avant l’heure du sommeil. Je remplis mon sac à dos avec les dernières provisions nécessaires au voyage, l’essentiel de mon matériel étant fin prêt depuis ce matin. J’ai préféré prendre de l’avance dans mes préparatifs. Connaissant Ivan, mieux vaut ne pas le faire attendre, ou risquer d’être laissé en arrière. Il ne me reste donc plus qu’à endosser mon bagage quand celui-ci vient me chercher. Le paquet à livrer au fond de la poche intérieure de ma tunique, j’emboîte le pas à mon frère, qui s’est déjà mis en route. Nous traversons le vallon par le câble, qui est de nouveau opérationnel, et bifurquons à droite après les citernes de stockage pour atteindre le point de départ de la passerelle interurbaine. À l’extrémité nord du village, la cahute de la Société des Voyageurs délimite l’accès à la voie suspendue. L’agent de service se penche dans l’ouverture pour réclamer le droit de passage, mais reconnaissant mon frère, il se ravise aussitôt et nous déverrouille le portail. Son empressement servile témoigne de son respect, mais aussi de la crainte manifeste qu’il éprouve pour mon aîné. Il incline la tête vers lui, la bouche pincée en un timide sourire.

— Je dois malheureusement vous prévenir qu’un pan de la passerelle s’est affaissé, aux alentours des deux tiers du trajet. Le séisme, vous comprenez ? Vous devrez donc marcher sur les cailloux sur une cinquantaine de pas. Des échelles ont été disposées près du point de rupture pour pouvoir descendre et remonter sur la voie. Je vous enregistre dans la liste des départs ?

— Ce n’est pas nécessaire, nous serons de retour avant demain soir.

Le portier nous souhaite bonne route et adresse à Ivan un salut. Au « merci » que je lui adresse machinalement, l’homme sursaute comme si je venais de me matérialiser devant lui, puis me regarde m’éloigner d’un air désapprobateur. Mon frère avance à grandes enjambées sur la passerelle, les yeux braqués sur l’horizon. Logée entre les bretelles de son sac de voyage, la tige noire de son égide pointe droit vers le ciel, et se balance au rythme de ses pas. Je poursuis ce totem comme une bête attirée par le mouvement hypnotique d’un appât, tandis que le claquement de son bâton de marche dicte le rythme de nos foulées avec la régularité d’un métronome. Les doigts épais d’Ivan semblent à même de broyer la baguette lisse et transparente, mais cette canne ne risque pas de se rompre. Légèrement arquée, celle-ci est façonnée dans une kératine laiteuse réputée incassable, introuvable dans le désert. On prétend que ce matériau proviendrait de hauts plateaux arides, au sol intégralement couvert de cette roche blanchâtre. Propriété de mon père quand il pouvait encore marcher, je n’ai jamais vu cette canne que dans les mains d’Ivan.

Comme à notre habitude, nous n’échangeons pas un mot. Je connais trop l’esprit utilitaire d’Ivan pour ne pas me risquer à le distraire avec une conversation non essentielle. Aussi large que la voie centrale d’Aidel, la route interurbaine n’a pourtant rien de son charme. Ici, point de mosaïque ni de balustrade travaillée. Le ruban uniforme se compose d’un assemblage de longues planches brunes ou verdâtres, bordées de deux rangées de piquets supportant une rambarde cylindrique. La passerelle elle-même repose sur une enfilade de pylônes fourchus, qui enserrent le tablier et maintiennent l’artère de circulation à la hauteur minimale légale de trois pas au-dessus de la crête de la dune. Par économie, mais aussi pour limiter l’empreinte de l’infrastructure sur le désert, les piliers sont très espacés. Cette particularité confère aux segments de voirie qui les séparent une certaine flexibilité qui m’oblige à calquer mes pas sur ceux de mon guide, afin de ne pas subir les balancements de la chaussée. Nous avançons ainsi depuis plus d’une heure et demie sous le ciel éternellement blanc, quand nous arrivons au tronçon accidenté mentionné par le préposé. Alors que la route opère un virage sur la droite, le tracé suspendu dévisse soudain pour se coucher sur le flanc et prendre fin dans un amoncellement de planches brisées. Comme l’employé nous l’avait signalé, une échelle a été mise à disposition pour pouvoir quitter le tablier vrillé et rejoindre les rochers. De l’autre côté de la zone sinistrée, une seconde remonte jusqu’à la passerelle, à l’endroit où celle-ci reprend sa course.

Après nous être restaurés un court instant, nous descendons retrouver la stabilité du plancher minéral, et pénétrons à l’intérieur du dédale de pierres désordonnées. Alors que nous pensions regagner la route surélevée sans délai, nous nous trouvons, après seulement vingt pas, face à une masse jaune qui bloque notre progression. Couché en travers de notre chemin, gît le corps tubulaire d’un nématode doré. Nous avons affaire à un ver adulte de bonne taille, si l’on se fie à son diamètre, qui place le dos de la bête à hauteur de ma poitrine, mais excepté les légers remous qui animent la surface rugueuse de sa peau, l’animal semble être au repos. Peu fréquents dans nos contrées, les nématodes ne s’attaquent pas aux voyageurs. Cependant, leur chair s’avère parfois toxique, et les rencontres fortuites en plein désert peuvent occasionner des accidents, le plus souvent mineurs. On conseille tout de même de les contourner pour éviter tout risque de contact. Je grimpe sur un gros caillou afin d’identifier un détour praticable, mais la bête se révèle bien plus grande qu’anticipé. Composé d’une succession de boudins allongés, le ver s’étend de part et d’autre de la dune, jusqu’à se perdre dans les rochers. Je me tourne vers Ivan.

— Il est immense, au moins dix sections. Je sens qu’on va devoir descendre jusqu’au pierrier.

L’intéressé secoue la tête, et rétorque d’un ton catégorique.

— On passe tout droit. Un peu d’exercice ne nous fera pas de mal.

Alors que je le croyais prêt à escalader le corps flasque, son visage fermé m’apprend qu’il n’en est rien. C’est le chasseur qui a pris les commandes. Avec des gestes rapides et précis, mon frère pose sa canne contre un rocher, et enlève son sac à dos. Il en retire une boîte plate, dans laquelle il saisit deux pièces effilées, qu’il assemble à la hâte pour former une pince coupante et articulée. Ivan dévisse l’embout protecteur de son égide pour le remplacer par l’extension meurtrière.

Je tente sans trop y croire :

— Attends, il n’est peut-être pas si grand que ça. Nous avons bien marché jusqu’à maintenant, et faire un détour ne me dérange pas.

— C’est lui qui nous dérange. Mais plus pour très longtemps.

Lance calée sous le bras, le chef de la périgarde ouvre la pince et s’avance résolument vers le nématode, qui n’a pas bougé depuis tout à l’heure. J’esquisse une grimace quand la double lame s’immobilise à un pouce de la surface lisse. Ivan corrige sa posture, les pieds parallèles et les genoux fléchis. Un premier coup gifle le cuir jaune, et déchire la peau souple sur la moitié de sa hauteur. Le mastodonte émet un sifflement assourdissant. Surpris par la soudaineté de l’assaut, le ver est pris de contractions incontrôlées, qui élargissent encore un peu plus sa plaie béante. Sans attendre, Ivan plonge à nouveau la tenaille au plus profond de la chair, et imprime à son outil un mouvement de va-et-vient énergique à l’intérieur même de la bête. Celle-ci se contorsionne de plus belle et émet désormais un râle continu et désespéré. Un flot de tissus déchirés s’échappe de l’ouverture. Pris d’un haut-le-cœur, je plaque mes mains sur mes oreilles et détourne les yeux pour échapper au déchaînement de violence. Je m’adosse à un moellon en m’efforçant de chasser de mon esprit la scène de carnage qui se perpétue à quelques pas de moi.

Dix minutes interminables s’écoulent avant que le vacarme prenne fin. Je quitte la protection de ma cachette, et trouve Ivan penché au-dessus du sol, à la recherche de grandes pierres plates. Le nématode est à nouveau inerte, scindé en deux par une tranchée suintante qui le traverse de part en part. Mon frère a déjà rangé son matériel, et tient à deux mains une plaque rocheuse, qu’il propulse au milieu de la coulée jaunâtre. Le projectile atterrit dans un bruit sourd et humide au cœur de la bête et éclabousse les alentours. Je réalise qu’Ivan a formé avec les cailloux un chemin en pointillés que nous pourrons emprunter pour passer de l’autre côté du ver. Choqué par le spectacle auquel je viens d’assister, je ne peux toutefois pas m’empêcher d’admirer la redoutable efficacité de mon aîné. Sans m’adresser un regard, il me lance un « merci pour ton aide » ironique et endosse prestement son sac. La canne horizontale à la manière d’un balancier, il traverse l’animal sectionné en sautillant de pierre en pierre comme s’il s’agissait d’un jeu. Je m’y engage à mon tour, les bras bien plaqués le long du corps pour ne pas toucher les parois.

J’ignore si Ivan m’en veut pour mon attitude face au nématode. Toujours est-il qu’il nous entraîne à un train d’enfer depuis que nous sommes remontés sur la passerelle. Je refuse de lui donner satisfaction, et garde le rythme sans manifester le moindre signe de fatigue. Il doit trouver quelque consolation dans l’effort, car la tension entre nous est en partie retombée lorsque nous arrivons à proximité de Parognan. Trois fois plus peuplé qu’Aidel, le bourg s’étend tout en longueur au somment d’une dune, et compte de nombreux entrepôts. Leurs loyers bon marché font de l’agglomération la principale plate-forme d’échange de matières premières de la pointe dinexoise. À un demi-mille de notre destination, la passerelle s’élargit. Ivan propose que nous dressions le camp en bordure de la route pour y passer la nuit. « Afin d’éviter la cohue du soir ». Nous nous installons donc le long du rail de sécurité, de façon à pouvoir ancrer nos tentes de voyage autour des piquets. Je déroule la mienne et la dispose bien à plat sur le plancher. La membrane couleur chair forme un ovale juste assez grand pour que je puisse m’y tenir allongé. Je soulève un rabat pour saisir la poire à injection. J’imprime trois pressions franches sur la poche rebondie afin de propulser les spores qui y sont stockées vers les canalisations qui parcourent la toile de mon abri. La réaction chimique est immédiate, et l’enveloppe chiffonnée se redresse avec lenteur. Bientôt, le réseau de tubulures intégrées au tissu révèle la forme effective de la tente. La base ovale est à présent surmontée d’une arche porteuse, de laquelle descendent deux parois bombées parcourues de veines gonflées. Je les recouvre d’une fine étoffe de gaze ocre qui se froisse instantanément au contact de la tente. La frêle enveloppe parachève l’isolation du couchage, et lui confère un aspect minéral semblable à celui d’un rocher, camouflage au demeurant inutile sur une passerelle. Nous prenons notre repas en échangeant quelques mots anodins, avant de nous retirer chacun dans notre refuge. Allongé sur le matelas moelleux, je place mon écharpe filtrante devant mes yeux pour estomper la lumière qui pénètre à l’intérieur de ma tente. J’ai le sommeil léger cette nuit-là. La plupart de mes courses ne nécessitant pas plus d’une journée, j’ai perdu l’habitude de dormir sur les chemins.

Nous ne perdons pas de temps au réveil. Pendant qu’Ivan rassemble ses affaires, je libère une valve sur le côté de ma tente et mon abri s’affaisse sans un bruit. L’ouverture a créé un appel d’air qui réintègre les spores à l’intérieur de la poire. La précieuse toile vite repliée et rangée, nous avalons la courte distance qui nous sépare de l’agglomération. Malgré l’heure matinale, les ruelles grouillent d’activité. Si l’architecture de Parognan ne diffère pas vraiment de celle d’Aidel — principalement des bâtisses sur pilotis, aux cloisons semi-rigides —, sa densité y est beaucoup plus forte : les maisons se touchent presque les unes les autres, et les allées étroites semblent devoir se frayer un chemin dans ce labyrinthe surélevé. Après nous être fixé un rendez-vous pour le retour, mon frère et moi nous séparons à une intersection, dès notre entrée dans le bourg.

Je déambule quelque temps au gré des carrefours, stupéfait par l’ambiance détendue qui y règne. Quatre jours seulement après avoir traversé un événement rarissime et potentiellement dramatique, Parognan offre le spectacle ordinaire d’une ville qui s’éveille. Je relis encore une fois l’adresse inscrite sur le bâtonnet, bien que je la connaisse maintenant par cœur : « Chambre 4, Résidence Indigo ». Malgré plusieurs visites à Parognan, je n’avais jamais entendu parler de ce bâtiment. Je vais avoir besoin de l’aide des autochtones. Sur une place encore peu fréquentée, j’accoste un vendeur à la sauvette, affairé à déplier son stand.

— Bonjour, très bonne matinée à vous. Je cherche mon chemin. Pourriez-vous m’indiquer la direction de la résidence Indigo ?

L’homme semble ne pas m’avoir entendu. J’insiste :

— La résidence Indigo. Vous connaissez ? C’est pour une livraison.

Il secoue la main sans lever les yeux. Je le dérange manifestement et ne m’obstine pas davantage. Je réitère ma tentative auprès d’un autre quidam, mais celle-ci ne m’apporte qu’un haussement d’épaules. Je persiste, mais récolte cette fois-ci un crachat, qui manque de peu la pointe de ma chaussure. Désemparé, je décide de tenter ma chance avec un informateur moins farouche, et j’accoste une enfant assise devant le porche d’une maison. Voyant la fillette avec une mine boudeuse, je l’interpelle d’un ton enjoué :

— Je suis certain que tu connais la ville comme ta poche ! Saurais-tu me dire où se trouve la résidence Indigo ?

Elle lève vers moi un regard méfiant.

— Ma mère dit qu’il faut pas parler aux collabos.

J’aurais dû m’attendre à une entourloupe de ce genre. Voilà pourquoi mon employeur a préféré rester anonyme. On ne commerce pas ouvertement avec ceux qui soutiennent les Panacéens, et je mettrais ma main à couper que la résidence Indigo héberge l’un de ces impopulaires collaborateurs. La situation est complexe. Être vu là-bas, même pour y déposer un simple colis, pourrait compromettre ma réputation. D’un autre côté, je n’ai aucune envie de rendre la première pipette de change ni de me priver de la seconde, si près du but. Le choix est vite tranché. Après une fouille succincte, je sors de mon sac une galette libellée que j’avais gardée pour le voyage du retour, et m’accroupis pour me mettre à la hauteur du petit visage bougon. Je soulève le couvercle de la boîte ronde, et place la friandise sous le nez de la fillette. Je lui glisse à voix basse :

— Tu as l’air d’avoir des ennuis. Ça tombe bien, moi aussi. Je déteste les Panacéens autant que toi, mais je dois quand même me rendre à cette résidence. Tu me dis comment la trouver et tu gagnes un dessert qui te fera oublier tous tes soucis.

L’intéressée me dévisage comme si j’étais complètement idiot, avant de me chiper la galette d’un mouvement rapide. Elle marmonne, un bras tendu vers l’autre côté de la place :

— C’est cette maison-là.

Je me retourne pour identifier la cible de son doigt. Celui-ci pointe droit sur une bâtisse que je n’avais pas remarquée, mais qui contraste pourtant avec ses voisines. Derrière un mur immaculé qui encadre visiblement une cour se dresse un cube blanc, haut de deux étages, mais dépourvu de fenêtres. Cet endroit ne me dit rien qui vaille, mais je ne suis pas du genre à abandonner à la moindre difficulté. Je remercie la fillette et m’approche de l’enceinte d’un pas circonspect. Les contours d’une grande porte aux coins arrondis se dessinent dans un renfoncement, mais aucune poignée ni aucun interrupteur n’est visible. Je caresse le panneau du bout des doigts, quand une voix abrupte me fait sursauter. Les vibrations semblent émaner du vantail lui-même.

— C’est à quel sujet ?

Ma gorge se serre, et ma réponse ressemble plus à un croassement qu’à un son intelligible :

— Je viens pour une livraison.

La porte demeure un instant immobile puis, coulissant en silence sur des rails invisibles, s’ouvre sur une cour aussi blanche et vierge que le reste du bâtiment. Je jette un coup d’œil derrière moi. Le vendeur est absorbé par son stand, tandis que les passants vaquent à leurs occupations sans me prêter attention. J’ai pourtant l’impression qu’une multitude de regards sont braqués sur moi. La gamine de tout à l’heure me considère avec curiosité, et elle croque à pleines dents la galette qu’elle a si aisément gagnée. Tant pis, je suis allé trop loin pour faire demi-tour. Je franchis le pas de la porte et pénètre dans la propriété. Tout ici rayonne d’un blanc si uniforme que j’ai la sensation de flotter au milieu du vide. Au lieu de former entre eux des angles nets, le sol et les murs de la cour se rencontrent par des encoignures arrondies, de sorte que la lumière se reflète partout sans contraste ni ombre. Sur la façade du bâtiment, je remarque une seconde porte creusée dans la maçonnerie, identique à celle par laquelle je suis entré, et qui s’est déjà refermée derrière moi. N’ayant pas d’autre choix, je m’engage vers le porche. Je lève un bras, mais le panneau s’escamote à son tour avant que je puisse le toucher. À l’instar de l’avant-cour, la vaste salle dans laquelle je pénètre avec précaution rayonne d’une pâleur douce. Elle ne contient qu’un meuble unique, un comptoir, qui trône au centre de ce vide soigné. Taillé dans le matériau albâtre dont semble constitué tout l’immeuble, il dispose d’une base évasée qui se fond dans le revêtement du sol. La seule touche colorée de l’endroit provient du mur du fond, où un texte en lettres vertes occupe la cloison dans sa totalité. Mon regard s’arrête sur le paragraphe du milieu, dont la taille des caractères, plus grands que les autres, a retenu mon attention :

« Avez-vous vu le Clandestin ?

Le Clandestin est né ici, mais vient de loin

Le Clandestin tient le monde au creux de sa main

Sa mort signera notre fin

Il porte en lui notre venin. »

Connu de tous grâce aux nombreuses campagnes d’affichage panacéennes, le célèbre poème est accompagné d’un appel à témoins explicite :

« Récompense pour toute information menant à son identification. »

Moi qui pensais sonner à la porte d’un partisan des sans-âmes, je réalise maintenant mon erreur de jugement. Les doutes qui m’avaient assailli en entrant dans la cour se confirment quand j’aperçois trois mots gravés sur la surface du comptoir « Identifier, Protéger, Restaurer ». L’inscription est coiffée d’un poinçon dont la vue seule me donne des sueurs froides. Un « P » majuscule sur lequel est greffé un second « P » retourné, formant un « S » à l’envers, aux extrémités reliées par un trait vertical. Le sceau de la Prévalence Panacéenne. L’angoisse m’envahit et je me maudis pour mon inconscience. Aveuglé par l’appât du gain, j’ai ignoré tous les signaux d’alerte qui m’intimaient de faire demi-tour, car le doute n’est plus permis : je me trouve dans l’antichambre de la permanence des Panacéens à Parognan.

Avant d’avoir pu échafauder l’ombre d’un plan, une porte s’ouvre au fond de la salle sur une petite silhouette, qui s’avance calmement à ma rencontre. Je n’ai jamais vu de véritable Panacéen, ceux que l’on nomme les « spécialistes », mais je comprends au premier regard que je n’ai pas affaire à l’un de ces êtres colossaux et redoutables, mais bien à l’un de mes semblables. Le nouveau venu, dont le crâne est entièrement dépourvu de pilosité, fronce de manière compulsive un nez long et étroit. Il est vêtu d’une combinaison intégrale blanche, fermée sur le devant par une glissière vert pâle, et porte des gants ainsi que des bottines assorties à son uniforme. Le visage grave, il reste à distance du comptoir lorsqu’il m’interroge.

— C’est vous qui venez pour la livraison ?

— Oui, j’ai un paquet à remettre à la résidence Indigo. Chambre numéro quatre.

J’esquisse un geste à l’intérieur de ma veste pour en extraire l’objet en question, mais l’autre m’arrête d’un geste de la main, et aboie d’un ton cassant :

— Pas ici ! Dans la salle de dépôt. Dernière chose, pouvez-vous me préciser d’où vous arrivez exactement ?

— Je suis parti d’Aidel hier, mais je détiens le colis depuis plusieurs jours. Il n’y avait pas de date indiquée, donc j’ai pensé que…

L’homme fait volte-face avant que je puisse terminer ma phrase, et se dirige vers la porte où il était apparu.

— Nous vous attendions. Suivez-moi, nous allons enregistrer la remise du bien, et régler vos émoluments.

S’il croit que la perspective de la récompense me réjouit… Je n’ai qu’une envie : sortir d’ici au plus vite. À regret, mais pressé d’en finir, je lui emboîte le pas et pénètre derrière lui dans la salle adjacente. Mon second pied n’a pas encore foulé le dallage que quatre mains solides me plaquent au sol, face contre terre. Je veux me libérer, mais mes jambes comme mes bras semblent pris dans un étau. Un de mes assaillants m’arrache un cri de douleur en appuyant son genou contre ma tempe pendant que le second me débarrasse de mon sac à dos. Suit une fouille précipitée de mon bagage, qui n’a pas l’air de les satisfaire, car la voix de l’homme qui m’a accueilli ordonne :

— Dans la poche intérieure de sa tunique. Il a voulu prendre quelque chose dedans tout à l’heure.

On me retourne avec rudesse. Dans mes yeux brouillés de larmes, je découvre enfin mes deux agresseurs : deux autres collaborateurs, à la carrure plus large que le premier. Tout comme lui, ils ont le crâne rasé et portent une cotte blanche à glissière. Une main s’engouffre sans ménagement sous le tissu de ma veste, et me broie les côtes. Après une rapide inspection, elle se referme sur le paquet, que le rustaud exhibe fièrement à la vue de ses comparses. Le plus petit d’entre eux la saisit avec prudence.

— Doucement, il ne faudrait pas la briser par accident.

À l’aide d’un scalpel, le collaborateur découpe l’emballage sur la moitié de sa circonférence et écarte la coquille entrouverte. Il triomphe :

— Nos renseignements étaient exacts. Salutations, monsieur le Clandestin !